Rencontre avec Michel LEFÈVRE


Michel Lefèvre a fait partie du GIGN de 1981 à 1993 en tant que sous-officier. Malgré la soixantaine, il continue à s’entraîner à Satory multipliant les titres internationaux de champion de force athlétique. Il nous reçoit avec sympathie et humilité chez lui mercredi 25 mai 2011 pour nous faire partager son histoire au Groupe dont le moment le plus marquant est la prise d’otages à Ouvéa en 1988 au cours de laquelle il était chef du groupe d’assaut. En exclusivité, il revient pour nous sur cette affaire qui a marqué à jamais tous ceux qui y ont été engagés.


Avant d’évoquer Ouvéa, il y a d’autres souvenirs qui t’ont marqué car tu as été blessé deux fois en intervention ?

Oui, un forcené m’avait blessé à la main avec une balle de brenneke en 1982. C’était un ancien harki tireur d’élite à l’armée particulièrement déterminé. Deux chiens du Groupe y ont laissé la vie en tentant de le maîtriser.

Puis, en 1984, lors d’une intervention sur un autre forcené, j’ai reçu des éclats d’un tir alors
que l’on était positionné devant la porte de son appartement. La balle est passée entre mon
bras et ma hanche, j’ ai eu une chance extraordinaire.


Ouvéa est une opération qui t’a véritablement marqué comme tous tes camarades du GIGN, peux-tu revenir brièvement sur les faits du début de la prise d’otages ?

Le 22 avril 1988, des indépendantistes kanaks se sont rendus à la gendarmerie de Fayaoué
sur l’île d’Ouvéa et ont tué quatre gendarmes. Vint sept gendarmes sont pris en otages.
Divisés en deux groupes, seize gendarmes sont emmenés dans le nord-est de l’île et les autres emmenés dans le sud, sont relâchés trois jours plus tard. Le chef des preneurs d’otages est Alphonse Dianou. Le général Vidal prend la direction des opérations pour libérer les otages.

Michel LEFÈVRE, Chef du groupe d’assaut

Le capitaine Legorjus, chef du GIGN, est envoyé sur place avec le détachement de l’unité. On ne va pas revenir sur les négociations qui ont échouées, comment l’action de libération des otages s’est présentée ? Les gendarmes de l’EPIGN avaient préparé un itinéraire à l’écart des villages pour nous guider jusqu’à la zone de la grotte. Le 4 mai, on a marché de 22h à 5h du matin en étant les plus silencieux possible. Il ne fallait surtout pas se faire repérer. On avançait comme des escargots et au moindre bruit c’était « chut ! » . On s’est reposé une heure après avoir atteint la zone de la grotte qui était environ à deux cents mètres. Mais on ne savait pas vraiment où était son entrée à travers l’épaisseur de la jungle. A 6h, le 5 mai, ce fut très dur. Il faisait beau et les oiseaux chantaient. Le décor était paradisiaque. Mais la dure réalité était bien présente devant nous. On s’est préparé et positionné pour avancer avec une formation en L au plus près de l’entrée de la grotte pour lancer l’assaut en deux temps, en raison des circonstances. Pour le premier assaut quelques membres du commando Hubert étaient avec nous au cours de cette approche et le capitaine Legorjus nous accompagnait pour être sûr de ne pas rater la grotte. Je dirigeais l’équipe d ‘assaut composée de six gars bien déterminés qui devaient entrer par surprise dans la grotte. Le lieutenant Thimothée commandait l’équipe d’appui. Mais comme cette approche s’était mal déroulée, notre assaut n’avait pas pu être réalisé. Il a fallu tout remettre en question.
Stèle à la mémoire des Gendarmes morts à Ouvéa

Tu l’as vécu comment ce premier assaut ?

Très mal car deux garçons du 11ème choc ont été abattus, le soldat Verron que j’ai vu mourir devant moi avec une balle en pleine tête et l’adjudant Pedraza qui plaçait ses soldats sur le terrain. Beaucoup de blessés également, le lieutenant Thimothée qui a eu beaucoup de chance car la balle lui a éraflé le cuir chevelu sur une dizaine de centimètres et le gendarme Grivel qui a pris une balle dans l’épaule. Beaucoup de morts et de blessés également chez les kanaks mais je n’ étais pas au courant de ce qui ce passait car la cuvette était très grande et les attaques ont été multiples et distantes pour occuper le terrain. J’étais cloué au sol avec mon équipe d’assaut et j’avais vite compris qu’il fallait tout stopper car nous étions très mal placés. Ca tirait de partout. A ce moment précis, j’ ai entendu le Capitaine Legorjus qui était resté en arrière crier : « Avancez ! A droite ! L’entrée est à droite ! ». En effet, le Capitaine Legorjus, prenant prétexte des liens particuliers qui s’étaient noués entre lui et les kanaks, n’a pas voulu, ni diriger, ni participer à cet assaut. Je pense qu’il y avait des tensions entre le Général Vidal qui avait reçu l’ordre de monter à l’assaut pour libérer les otages et le Capitaine Legorjus qui doutait de l’ issue positive d’ une telle décision.

Mais après cette précision, je souhaite revenir dans le déroulement de l’ action. Je savais bien qu’on avait atteint la grotte. Malgré l’ordre de mon chef Legorjus d’avancer, j’ai ordonné à l’équipe de ne pas bouger, car je ne voulais pas voir mes camarades tomber pour rien, si ce n’était que pour voir l’entrée de la grotte. Mon objectif ne pouvait plus être atteint car l’ effet de surprise n’avait pas fonctionné (approche des hélicoptères suivie de tirs de la part des kanaks). Je vois encore la tête des guerriers que je commandais qui n’avaient pas l’habitude d’être ainsi arrêtés et de voir un sous officier désobéir aux ordres de son chef. Bien m’en avait pris, puisque l’équipe d’appui commandée par le jeune officier Thimothée s’était avancée conformément aux ordres et subissait le feu des adversaires qui a fait deux blessés graves. De plus, deux soldats du 11ème choc tombèrent touchés mortellement en nous passant devant. J’avais donc choisi la bonne option et je leur ai demandé de se replier en arrière de la grotte. Et c’était le bon endroit à l’abri des tirs, mais pas forcément pour les odeurs, car nous étions allongés à l’ endroit de leurs « toilettes sauvages »…


Et qu’en est-il de tes collègues du GIGN pendant ce temps-là ?

Le moral était au plus bas, car tous nos espoirs tombaient à l’eau. Et nos pensées allaient bien sûr vers les collègues toujours au fond de la grotte. Eux qui croyaient si fort en notre intervention, qu’allaient ils penser ? On était tellement contents de pouvoir enfin intervenir, on se sentait coupable d’ avoir dû abandonner nos positions une semaine avant, quand six gendarmes du gign ont du se rendre aux kanaks pour se constituer otages. En effet, lorsque le premier substitut Bianconi s’est avancé pour négocier, le capitaine Legorjus l’a suivi et on a eu deux otages de plus. Et on a entendu crier le capitaine qui voulait que six gendarmes du GIGN se rendent sinon Dianou exécuterait un otage. Le capitaine Picon placé devant, avait alors demandé aux gendarmes qui étaient à ses cotés de se rendre. Après avoir dérégler leurs armes, ils s’exécutèrent : Quel courage pour faire ce geste !

Quant au reste du groupe, il fallait se replier très vite pour ne pas rajouter d’autres otages. Les kanaks commençaient à avancer pour vérifier sur le terrain. Avait-on le choix ? Qu’aurions-nous pu faire ? La situation était dramatique. Nous avions été obligé de nous replier et de les abandonner à leur sort avec un sentiment de désarroi et d’impuissance qui s’était installé en nous. Il fallait se reconstruire un moral et non pas porter notre croix, comme on avait pu l’entendre. Ces bruits avaient provoqué beaucoup de peine et de colère chez nous. Nous n’ étions pas des lâches et on l’a prouvé après en mettant toute notre volonté et notre force dans l’ action finale. Nous étions prêts à laisser notre vie pour nos camarades otages. Nous le faisions bien pour des inconnus dans le cadre de nos interventions au GIGN. Regardez à Marignane tous les blessés dans nos rangs. En rentrant dans cette unité ça fait partie du contrat.


Que t’a dit le Général Vidal ?

De ma base de repli peu agréable, j’ai appris par radio que le général Vidal demandait à voir le chef Michel. Je suis parti à travers la brousse et je l’ai rejoint sur le bord du cratère. « Voilà vous allez diriger l’assaut final sur la grotte chef michel ! ». J’ai compris que le Général était très inquiet pour le sort des otages : « Les otages sont toujours au fond du trou, deux morts de plus chez nous et beaucoup de blessés». J’ai réalisé que l’instant était grave et j’ai ressenti le poids des responsabilités qui me tombait sur les reins qui sont solides, c’est vrai , mais quand même ! J’étais surpris d’être le seul à qui il pouvait s’adresser. Le Lieutenant Thimothée étant grièvement blessé, j’étais le seul spécialiste en tant que chef de groupe qui lui restait étant donné que notre patron espérait encore résoudre l’affaire par la négociation. De toute façon, il n’ était plus là. Tout en étant conscient des responsabilités, je ne pouvais pas refuser (Qu’auraient pensé mes camarades otages ?), car la volonté d’en finir du gouvernement était là et je ne pouvais pas imaginer un seul instant laisser cette mission à d’ autres personnes moins qualifiées que nous.

Donc j’ ai répondu tout de suite par l’affirmative au Général mais en lui expliquant que j’organisais l’assaut en y insérant mes choix, si je les trouvais meilleurs. J’avais une certaine habitude des opérations et là je n’ avais pas le droit à l’erreur. J’étais dans une situation paradoxale, car j’intervenais sans l’accord de mon supérieur hiérarchique direct que je ne pouvais pas contacter. M’ aurait-il couvert en cas d’ échec ? Il y avait des points sur lesquels je n’étais pas d’ accord, notamment sur la base de l’ assaut qu’il entrevoyait de trop loin . Je ne voulais pas non plus déstabiliser les sept derniers gendarmes du GIGN qui me restaient (deux blessés lors du premier assaut) et j’ ai choisi de prendre deux gars du commando Hubert, tous deux tireurs d’élites, pour neutraliser le kanak qui tenait les deux gendarmes, pris par le syndrome de Stockholm, comme boucliers humains et deux autres en couverture.

Une photo de la grotte prise plusieurs années après la prise d’otages

Et Legorjus ?

J’ai entendu de tout. D’après lui, il était parti négocier une nouvelle fois. Selon le Général Vidal, qui lui avait demandé de rediscuter avec Dianou pour le raisonner, il était parti se changer à Saint-Joseph, le village le plus proche, pour se mettre en civil. En effet, il ne voulait pas se présenter en militaire devant Dianou. Et moi, il m’a dit qu’il était sur le terrain et qu’il avait dirigé le tir commandé du commando Hubert. J’ai appris plus tard, que c’était le Général Vidal lui-même qui l’avait fait et il le dit d’ailleurs dans son livre. Vous comprendrez que j’en perds encore mon latin…


Toi pendant ce temps-là, tu prépares l’assaut avec les hommes du GIGN et du commando Hubert.

Oui, j’ai rassemblé tout le monde et cela n’a pas été facile. L’équipe d’appui était toujours sur les abords de la grotte, j’ai été les chercher. Avec ce qu’ils venaient de subir, je dois dire qu’ils étaient encore choqués . Ils venaient quand même de récupérer leur officier et le gendarme Grivel sous le feu. Il a fallu les évacuer en urgence car les blessures étaient graves. En les récupérant, je leur ai dit qu’on allait donner l’assaut final sur la grotte, mais sans précision et j’ai compris dans leur regard que ça allait être très dur. Je devais attendre qu’on soit tous réunis pour que je trouve les bons mots. Il fallait que je leur présente la bonne stratégie pour qu’ils retrouvent de l’énergie et de l’espoir. Pendant ce déplacement en rampant, j’avais perdu mon chargeur que j’ ai du aller rechercher car je ne voulais pas être à cours de munitions en cas de mauvaises rencontres ! Une fois tous rassemblés, j’ai dit : « L’ assaut final a été décidé en haut lieu et le Général m’a demandé de le conduire. C’est le moment pour nous GIGN tous ensemble de sortir nos camarades de cet enfer. Ils ont assez souffert ! C’est notre travail et ils nous attendent ! ».


Si on a été obligé de se retirer, c’est le moment de faire taire ces mauvais propos tenus envers nous. Je pense avoir trouvé les bonnes paroles, car j’ai compris que j’allais pouvoir compter sur eux. J’ai demandé aux commandos Hubert et aux appuis que s’il y avait des volontaires pour monter à l’assaut, je les prenais volontiers car nous n’étions pas très nombreux. Je les ai balayés du regard et j’ai compris que je leur en demandais un peu trop. Sauf pour François qui a levé la main en disant « je vous suis ». Etant donné que les commandos travaillaient en binôme, le deuxième qui venait de frôler la mort sur le terrain, faisait une drôle de tête. En effet, lors du premier assaut, je l’ai vu se décaler pour tirer deux fois du même endroit. Je lui ai fait signe qu’il fallait qu’il se replie. Au moment même où il s’était retourné pour changer de place, il recevait une balle dans le sac qui est apparu dans l’axe de tir du kanak placé en contre bas. Il revenait de loin.

Autre chose, pour descendre dans la grotte, il me fallait des cordes. C’est une mission que j’ai confié au magasinier du GIGN qui était avec nous. Avec un autre gars, ils sont partis mais ils se sont « égarés » sur le chemin du retour, je peux les comprendre. Lorsqu’ils sont arrivés sur une plage, ils ont été astucieux car ils ont fait un SOS avec des morceaux de bois pour être récupérés par un hélicoptère puma de l’armée qui passait par là.

Combien étiez-vous pour ce deuxième assaut ?

On était environ une bonne vingtaine à monter à l’assaut avec des missions différentes. Le 11ème choc était là avec sa puissance de feu pour nous permettre d’atteindre la grotte sans encombre. Il ne restait que sept gendarmes du GIGN. Aux abords de l’entrée de la grotte, ils s’écartèrent pour nous laisser la partie spécifique. A partir de là, on a repris nos armes de poing. Je rends hommage à ces soldats du 11ème choc qui ont été très courageux et qui ont quand même perdu deux des leurs dans cette opération. Je pense qu’ils ont été un peu oubliés.

Tu aurais apprécié être plus nombreux ?

Oui, surtout qu’une équipe du GIGN est restée bloquée à l’aéroport de Tontouta près de Nouméa ! Ils étaient fous de rage et je ne comprends toujours pas pourquoi ils étaient restés là-bas. Roland Montins qui a dirigé plus tard en tant que chef de groupe l’assaut sur la prise d’otages à Marignane était dans cette équipe.

Il ne faut pas oublier un fait important auparavant : les otages avaient reçus des armes de l’extérieur.

Oui, car comme il était évident que les négociations entre les kanaks et Legorjus n’aboutiraient pas, la protection des otages pendant l’assaut était devenue inéluctable. Lors des négociations, le premier substitut du procureur, Jean Bianconi, a accepté dans un premier temps de faire passer une montre et des clefs de menottes aux otages qui étaient attachés par deux au fond de la grotte dans le noir. Il dissimulait les clefs dans un chewing gum dans sa bouche, il pouvait ainsi l’avaler si les kanaks lui demandaient d’ouvrir la bouche en le fouillant. La première tentative n’a pas été la bonne, les clefs ne correspondaient pas aux menottes ! J’en profite pour préciser quand même que les otages avaient été dépouillés de tous leurs effets personnels et de leurs chaussures. Puis, une seconde fois, la veille de l’assaut, qui a été repoussé d’une journée, il a fait parvenir les clefs avec deux petits pistolets (Smith&Wesson). Ces armes lui avaient été placées à l’intérieur des cuisses avec du sparadrap. On doit beaucoup à cet homme qui a été d’un courage surprenant et exemplaire. Si notre action a été possible, on peut encore lui dire merci. Sans ces armes, nous n’aurions pas pu intervenir de l’extérieur car elles ont permis aux otages de ne pas être pris en bouclier humain devant l’entrée au moment de l’assaut. Je tiens également à préciser que Bianconi avait donné sa parole à Alphonse Dianou de toujours revenir se constituer prisonnier lors des négociations. Dès le lendemain de sa retenue, il était sorti avec un kanak pris de malaises. Il avait pris l’habitude de se rendre au PC du Général, où il donnait des nouvelles des otages et d’où il ramenait des médicaments et de la nourriture pour les otages et les kanaks. Jusqu’au bout, Bianconi aura tenu sa parole, y compris la veille de l’assaut dont il était le seul avec le Capitaine Picon et le GIGN a en être informé. J’ai su par le Capitaine que ces armes avaient servi quatre fois pour repousser les kanaks qui tentaient toujours de les récupérer. Les tirs n’ont blessé personne, ce n’était que des tirs purement défensifs.

Une autre photo de la grotte prise dans les années 1990 

Puis L’assaut démarre…

Le signal de départ de l’assaut était le tir simultané pour neutraliser le kanak qui tenait les deux gendarmes pris comme bouclier humain à l’entrée de la grotte. Ils n’étaient pas descendus avec les autres otages et ils entravaient notre assaut. Les deux tireurs dans la même fraction de seconde tiraient et le kanak s’effondrait. Les gendarmes ont compris tout de suite qu’ils étaient libres, mais il fallait surtout qu’ils dégagent très vite. Ils dévalèrent la pente qui menait à l’entrée de la grotte et ils nous ouvrirent ainsi l’espace pour agir.

Aussitôt, le lance flamme crachait sur le bas de la grotte, accompagné également par un jet de grenades. Les kanaks, impressionnés par la violence de l’action, sont descendus pour la plupart dans la deuxième partie de la grotte. Nous avons bondis tous ensemble de nos postes d’ attente en rafalant avec nos armes automatiques sur l’entrée de la grotte . Il ne fallait par leur laisser le temps de relever la tête. Le 11ème choc avançait tel un rouleau compresseur et il remplissait parfaitement son rôle. Tout explosait devant nous et il fallait faire attention de ne pas tirer sur des camarades. On était si proche les uns des autres. Dans son livre, Michel Bernard du GIGN décrit très bien cette scène.

Enfin, nous voilà devant la grotte et, comme prévu, le 11ème choc a bifurqué à droite. Nous, on a déposé nos armes automatiques qui n’étaient plus utiles dans la grotte en raison de la présence des otages et on a pris nos armes de poing. Puis, on a commencé à balancer nos grenades dans la première partie de la grotte. On savait que les otages étaient dans la deuxième partie de la grotte au fond. Le grand Michel Bernard tombait dans les bras de ses camarades, une grenade mal ajustée a explosée à ses pieds. Le gendarme Pustelnick est entré le premier en tirant à l’intérieur pour couvrir son entrée. Je frappais sur l’épaule du second qui suivait et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le petit groupe soit à l’intérieur. Je n’ai même pas eu le temps de regarder par terre, j’étais tellement préoccupé par les failles des parois rocheuses de cette grotte qui pouvaient nous réserver des surprises ! Un kanak pouvait à tout moment nous descendre, car nous étions simplement agenouillés sur la partie gauche de la grotte. Quand le calme est revenu, je me suis rendu compte que j’étais sur le kanak qui tenait juste avant l’assaut les deux gendarmes en bouclier humain à l’entrée. Mon genou était dans son crâne. Il ne restait que les sourcils et la mâchoire inférieure. Le gendarme Marlière me dit tout à coup : « Michel regarde les rangers là devant, dans la faille ». Un kanak était au bout, je pense qu’il n’ avait pas eu le temps de descendre. On en a trouvé un deuxième de la même façon.

J’ai appelé Dianou et je lui ai dit : « Rends toi Dianou, il y a eu assez de morts comme ça ! Maintenant qu’on est là, je vais aller te chercher au fond ». La seule réponse a été de vouloir nous déstabiliser en répondant : « Ce n’est pas votre cause, vous allez mourir loin de vos familles … ». J’ai aussi essayé le raisonner en utilisant ses compagnons prisonniers en leur demandant de répéter dans leur langage mon injonction de se rendre et surtout que j’ allais aller jusqu’au bout pour sortir les otages. Mais, malheureusement, rien à faire. Il fallait donc que je passe à l’étape suivante qui consistait à utiliser les « gaz lacrymogènes » car il ne nous était pas possible de descendre sans affaiblir la position des kanaks qui étaient bien postés dans les failles. L’objectif était de créer un écran de fumée pour affaiblir leur vision avec ce gaz que je connaissais bien. D’autant plus que pour descendre, il nous fallait utiliser des lianes ou des cordes. La première grenade, je l’ai lancée en bras roulé sans trop m’exposer, car contrairement aux dires du kanak qu’on avait fait prisonnier, ils n’étaient pas sept ou huit, mais dix-sept me semble-t-il. Ils n’attendaient donc qu’à voir ma tête. Comme m’a dit le Capitaine Picon : « Tu avais raté la première qui n’était pas descendue au fond et j’avais peur qu’elle manque son objectif ». Par la suite, il m’ a avoué aussi, qu’après le premier assaut raté, ils étaient désespérés. Pour eux, c’était l’ enfer. Ils pensaient déjà se débarrasser de leurs armes qui ne serviraient plus à rien car il n’y avait plus que trois balles par pistolet. Ils s’en étaient servis pour dissuader les kanaks lorsqu’ils ont voulu les récupérer pour les placer en bouclier humain. « J’étais si content d’entendre ta grande gueule. Je pensais qu’on était abandonné après tout ce qui avait été fait. Mais j’ avais compris à ce moment là, que tu allais tout faire pour nous sortir de ce mauvais pas ». avoue-t-il. Et bien oui, je me suis replacé et j’ai ajusté la deuxième grenade en plein milieu, le rideau de fumée commençait à monter. Je précise quand même qu’on avait les masques à gaz, ce qui était un avantage sur les kanaks.

Très vite, les effets du gaz ont commencés à se faire sentir mais pas du coté que je pensais. Le gendarme Raitière est venu vers moi : « Michel ! Picon et Guilloteau sont sortis par une cheminée derrière nous ! ». Ils ne supportaient pas du tout les gaz depuis le fond de la grotte. Comme me l’avait expliqué Picon après, il préfèrait risquer sa vie que d’ affronter ce lacrymogène. Ce fut une bonne chose pour nous. Je réalisais immédiatement que c’était une chance inespérée et qu’il fallait que je la saisisse. Les otages pouvaient donc ne pas être mélangés aux preneurs d’otages ! Comme on le dit, la chance sourit aux audacieux et heureusement qu’elle était là pour nous ce jour là. J’ai alors quitté ma position et j’ai demandé à Raitière de venir avec moi pour situer cette cheminée. Les deux otages, trop contents d’être sortis, étaient déjà loin. Ils avaient tellement eu peur pour eux, c’était fini, et c’était tout à fait humain. Avant de m’écarter de l’entrée de la grotte avec Raitière, j’ai bien mis en garde le reste du groupe d’être vigilant, l’effet du gaz était maintenant imminent, mais il n’y avait toujours pas de signe de reddition de la part des preneurs d’ otages.


 

Très vite, on est arrivé devant l’entrée de la cheminée à l’arrière de la grotte et nous avons commencé la progression l’arme dans la main droite et la lampe torche dans l’autre sans perdre de temps. Je ne peux pas dire la distance parcourue, mais à un moment j’ai compris qu’on était arrivé au bout. La grotte était en contre bas à un mètre cinquante environ. J’ai pris le risque de les appeler en éclairant avec ma lampe. Et là, c’était l’ angoisse, on ne savait pas qui allait se présenter. Bien qu’ayant les armes en main, on avait peu de chance de tirer les premiers car il faisait noir dans la grotte. On a du attendre un moment avant de voir se tendre les premières mains des otages. En fait, je l’ai su après, ils avaient eu peur d’un piège des kanaks. Et là, quelle joie pour nous de libérer nos compagnons des entrailles de la terre et de pouvoir les retrouver pour les serrer dans nos bras à l’air libre. Enfin libres. Certains étaient en pleurs, l’émotion était très forte. Le Général arrive très vite sur les lieux et il me dit : « Bravo chef Michel quel beau travail !». J’ai été étonné de voir également le Capitaine Legorjus sur les lieux accueillir les otages et discuter avec eux.
Vidéo de la grotte

Parmi les gendarmes, il y en avait pour qui c’était le baptême du feu ?

Non, si ce n’est le Lieutenant Thimothée qui n’était pas assez expérimenté en intervention. C’est un officier de très grande qualité, mais qui venait tout juste d’être breveté. Il avait été plongé dans une galère. J’ai eu l’occasion de le revoir souvent et il n’avait pas hésité devant le Général lors d’un sympathique repas à reconnaître le travail qu’on avait effectué pour libérer les otages en me tendant la main pour me féliciter. Alors que sur le terrain, on n’était pas tout à fait sur la même longueur d’onde. Il est vrai qu’il avait du quitter assez vite le terrain, sa blessure était quand même très grave. J’avais une équipe de solides sur laquelle je pouvais compter et réciproquement. Ils le savaient. C’est pour cela qu’ensemble on a réussi.

Après l’opération, on t’a fait des reproches ?

Oui, je suis passé devant un tribunal militaire qui m’a questionné sur des exactions qui auraient été commises sur le terrain. Mais je le dis et je le répète, j’étais trop concentré sur ma mission spécifique et je ne savais pas ce qui se passait ailleurs. J’en ai entendu parler comme beaucoup, mais je n’ai rien vu. En conclusion, ils m’ont demandé, comment je voyais cette affaire. Je leur ai dit que j’étais fier du travail effectué par le GIGN sans oublier ceux qui m’avaient accompagnés (Commando Hubert, 11ème choc et EPIGN). Vingt deux otages étaient libérés, sans un mort dans mon équipe d’ assaut, ni parmi les otages. Ils m’ont dit qu’à dix-neuf à deux cela fait beaucoup ! Ils m’ont parlé aussi des morts. Je leur ai rappelé qu’ils avaient oublié les quatre morts lors de la prise de la brigade au début. De plus, on m’a dit qu’on n’avait pas « nettoyé » la grotte. En réalité, le plus important était d’avoir sorti tous les otages. Je ne voyais pas l’intérêt de prendre encore des risques inutiles. Je pense qu’il y avait eu assez de dégâts.

Michel pris en photo à Ouvéa peu avant l’assaut

Après l’assaut, il y a eu une polémique sur les circonstances de la mort de certains preneurs d’otages ?

Oui notamment sur la mort d’Alphonse Dianou le chef qui a été touché par balle à la cuisse et qui est mort, paraît-il, à cause de mauvais traitements pendant son évacuation vers Saint-Joseph. On m’a demandé comment il avait été blessé. J’étais mal placé pour le savoir, mais vu le cafouillage à la sortie, j’ai appris que c’était dans l’action que cela s’est produit et je fais confiance aux gars qui étaient avec moi. Avant de partir dans la cheminée, je leur ai quand même bien dit de rester très vigilants, car je le précise encore, ils ne voulaient pas se rendre.


Très vite, cette « affaire d’Ouvéa » a fait l’objet de plusieurs livres ?

Oui, il y a d’abord eu Les mystères d’Ouvéa sorti fin 1988. Plusieurs personnes ont mis un mot sur un exemplaire du livre dédié à ma mère comme ceux qui étaient avec moi à l’assaut, ceux qui étaient dans la grotte ou encore le général Vidal, le préfet Prouteau et le capitaine Legorjus. Ce livre représente beaucoup pour moi, les témoignages ont marqué ma mère tellement ils étaient émouvants et réalistes. Je remercie encore toutes les personnes qui me l’ont dédicacé. C’était pour moi la plus belle des récompenses.

Je n’oublie pas bien sûr les regards pleins de gratitude et de reconnaissance de mes camarades qui m’ont accompagnés dans l’assaut et de ceux qui ont été libérés. Je reconnais qu’on m’a demandé souvent la raison pour laquelle je n’écrivais pas un livre sur cette affaire d’Ouvéa. Et bien, je suis très occupé et l’écriture n’est pas mon point fort. Pour ce témoignage, j’ai déjà fait un très gros effort. Mais sait-on jamais…


Et maintenant, un film est en cours de réalisation, l’ordre et la morale de Matthieu Kassovitz. Je suis curieux de voir ce film, car je pense que le Capitaine Legorjus n’a pas assumé son rôle sur le terrain d’être à la tête de ses hommes. Il aurait du obéir au Général Vidal qui était son patron. Il n’a pas voulu en assumer les risques et les responsabilités. Les officiers du 11èmè choc et du Commando Hubert étaient bien là eux et je les en remercie encore. Suite à cette affaire, il a d’ailleurs perdu sa crédibilité au GIGN qu’il a quitté peu après.

Dans ce film, je pense qu’en se mettant en vedette, il cherchera à rattraper la mauvaise image qu’il a pu laisser lors de cette prise d’otages. La politique, j’en étais bien loin. Moi je voyais surtout mes camarades souffrir et comme l’assaut était décidé, il fallait y aller. La négociation ne nous a amené qu’à avoir des otages en plus. Je n’ étais qu’un opérationnel et le reste, je le laisse aux spécialistes. Le réalisateur du film, Mathieu Kassovitz, je l’ai rencontré, il voulait me connaître pour comprendre mon action menée sur le terrain. J’ai été surpris par toutes ses connaissances de l’affaire. On a beaucoup discuté et il m’a dit qu’il avait maintenant une autre vision du travail du GIGN sur le terrain. Je lui ai appris plein de choses. En revanche, c’est lui qui m’a appris que j’avais été dans la visée d’un kanak et que c’est le preneur d’otages Levallois qui m’a sauvé la vie. Dans un premier temps, je n’étais pas favorable à cette rencontre que je ne regrette pas maintenant. Donc j’attends de voir son film tout en étant très sceptique.


Et le GIGN aujourd’hui, comment tu le vois ?

A mon époque, des sous officiers étaient chefs de groupe et nous étions vraiment très proches des hommes avec qui on partageait les entraînements. C’était un point très positif, car en opération on connaissait vraiment les possibilités de chacun mais aussi les faiblesses. De plus, au-delà du grade, il me paraît indispensable qu’il y ait un esprit très fort de solidarité en opération. Le Général Vidal m’appelait bien chef Michel ou le gros Michel plus tard dans son livre. Ce qui est important dans une telle unité, pour le chef, c’est de gagner la confiance de ses hommes dans l’action en étant capable d’être devant avec eux et surtout dans les moments les plus durs.

Donc je souhaite que les officiers qui commandent leurs groupes atteignent les mêmes objectifs pour être les plus performants possible. Mais je ressens tout de même à travers cette restructuration qu’elle a modifiée un peu les esprits des opérationnels. Déjà, si tout le monde fait partie du GIGN, il y aura forcément moins de place pour les opérationnels au moment de la reconversion. Quoiqu’il en soit, je souhaite de tout cœur que le GIGN conserve toute sa place et sa réputation dans cette nouvelle structure. Cette unité le mérite vraiment.

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Nous remercions vivement toutes les personnes qui se sont investies de près ou de loin dans la rédaction de ce témoignage pour mieux restituer cet assaut à Ouvéa avec une mention particulière pour le Général Vidal ainsi que Jean Bianconi. Un grand merci à Michel d’avoir accepté de témoigner pour que ne tombe pas dans l’oubli le sacrifice de ces hommes de l’ombre.


Propos recueillis par : Quentin Michaud / "Kalach" / "Sierra"
Avril 2011

Crédits photos: © gign.org