La mort en face


On n’entend pas la balle qui vous tue : le son est plus lent que la lumière. En revanche, la balle qui vous frôle, ou vous atteint sans vous anéantir produit une sorte de claquement sec quand elle passe du mur du son. On voit alors surgir deux flammes orangées et ensuite seulement on perçoit le bruit de la déflagration. Je le connaissais, ce bruit, car évidemment, il m’était arrivé à plusieurs reprises de me faire tirer dessus sans toutefois être blessé. Et ce jour là encore, je pus percevoir le claquement. C’était plutôt bon signe. Mais les cinquante-quatre plombs du fusil de chasse de mon agresseur avaient déjà déchiqueté mon visage. Et je ne savais pas que cette « mort en face » allait faire basculer ma vie.

Jusqu’ici, aucun de nous n’avais été touché en opération. Avions-nous fini par nous croire invincible? Je ne sais pas. Peut être avions nous le sentiment que le pire ne pouvait pas, ne devait pas se produire, puisque nous étions du coté des « justes ». Quelle outrecuidance! Le destin allait se charger de nous prouver le contraire en frappant inexorablement le GIGN, à commencer par moi.


© Le DL/Norbert FALCO

C’était en 1980, le 28 octobre, à PAUILLAC près de Bordeaux. Une histoire sordide, comme beaucoup de celles pour lesquelles on faisait appel à nous. Car nous n’étions pas que les ‘héros’ de prises d’otages spectaculaires comme celle de DJIBOUTI, nous devions également assurer le quotidien pluriel. A PAUILLAC, un homme aux abois avait tiré sur l’huissier venu chez lui opérer une saisie et sur le gendarme qui l’accompagnait. Il les avait blessés, puis s’était retranché dans sa maison, braquant son fusil de chasse sur quiconque approchait. Un scénario classique pour nous, mais un événement hors du commun pour les gens de la région, curieux et journalistes qui observaient la scène. Il y avait même parmi eux une équipe de FR3 Bordeaux, prête à filmer l’événement.

Quand nous arrivons la nuit est tombée depuis longtemps. Après avoir pris contact avec les autorités locales, je pars en reconnaissance. Comme on le sait, c’est la phase majeure de toute opération. Il faut non seulement observer les lieux mais « sentir » ce qui se passe, flairer le danger avec un instinct animal, évaluer les chances de maîtriser la situation.

Toute de suite, je remarque que le périmètre de protection nécessaire pour tenir badauds et journalistes à distance est un peu étriqué. Mais je renonce à faire reculer tous ces gens : cela demanderait des ordres, des cris, et un remue ménage qui risquerait d’exciter le forcené. J’ai expliqué ce qui se passe en pareil cas : un homme retranché est prêt à tuer toute personne qui menace son espace de sécurité, si illusoire celle-ci soit il. De plus il ne juge pas les choses rationnellement ; tout mouvement, tout bruit anormal dans les alentours lui apparaît comme une menace. Inutile donc de susciter un branle bas de combat chez les spectateurs de ce drame, d’autant que les choses me semblent se présenter plutôt bien. Il s’agit d’une maison basse, en longueur, au bord d’une petite place rectangulaire bordée de maisonnettes à gauche et à droite et qui, en face, s’ouvre sur des vergers puis des champs.


L’endroit est mal éclairé par une loupiote faiblarde, sur le seuil de la plus lointaine demeure. Nous pourrons donc faire mouvement sans trop courir de risques d’être repérés, et ceci d’autant plus aisément que nos lunettes de vision nocturne nous permettent d’échapper aux obstacles du terrain.

Reste à savoir où est l’homme. Pendant près d’une heure, je tourne prudemment autour de la maison, à l’affût du moindre indice. Nous balançons un peu de gaz dans l’arrière cour pour incommoder le forcené, qu’il se déplace et qu’on puisse le voir. On accède à la maison par une porte vitrée, à petits carreaux cernés de bois. Derrière elle, à travers un rideau ajouré, on peut voir un couloir a la droite duquel les pièces sont distribuées. Et soudain, je l’aperçois…

La première porte dans le couloir est entrouverte et l’homme se trouve la, barricadé derrière un lit, son fusil de chasse à deux coups à la main, aux aguets et plutôt nerveux. Je repars en silence sur la place, pose un appuie fusil sur le terrain d’en face, et décide d’aller parler à cet homme, de tenter de le ramener à la raison sans que nous ayons à faire usage de nos armes. Je m’approche donc ostensiblement de la maison, couvert par deux de mes hommes prêts à s’emparer de lui quand il sortira. S’il sort.

A peine s’aperçoit-il de ma présence qu’il me crie :

- « Reculez ou je fais tirer ! »

Suit une rafale de mots incompréhensibles, de l’espagnol, non, du portugais. C’est vrai, j’avais oublié : Il est portugais. Il menace de tirer mais il ne le fait pas. C’est de bon augure. Je lui dis :

- « Calme-toi, on va discuter ! »

Et je me lance dans un long monologue, destiné à rétablir la confiance, promettant que nous ne lui ferons aucun mal le tout en suggérant plutôt qu’en raisonnant, puisque ces êtres la, nous l’avons vu dans tous les « états d’exception » évoluent hors du rationnel.

Jusqu’à ce que je lui parle, tout pour cet homme était agressif : le ton, les exhortations des forces de l’ordre, le bruit, la foule. Moi, je ne lui reproche rien, je lui dis que je comprends… Je le sens ébranlé. Je redouble de prudence. L’expérience m’a familiarise avec ce mécanisme du désespoir qui incite les retranchés de toute sorte à tuer presque sans haine, simplement pour effacer le reproche verbal ou la présence obstacle. Ces gens la, sont prêt à mourir. Que vaut la vie d’un autre quand la sienne ne compte pas ?


De l’autre côté de la petite place, les journalistes suivent la scène avec passion : le patron du GIGN discutant avec un forcené, un vrai scoop! Je les sens dans mon dos, et je suis sûr que le périmètre de sécurité se trouve encore plus amputé. Mais que puis-je faire ? Je parle au forcené, je ne vais me retourner et haranguer la foule. Je parle, je parle, je le sens faiblir, hésiter, il est prêt; me semble-t-il, à poser son fusil. Que rien ne vienne entraver le cours des négociations !

Hélas… Pour la télévision, la tentation est trop grande. Les cameraman ont réussi à passer le dispositif de protection et se retrouvent à environ vingt mètres de moi, dans l’axe de la porte. Et soudain c’est le drame : l’éclairagiste allume son projecteur. Le forcené se retrouve ébloui par la lumière, de nouveau agressé, sorti de son monde protecteur. Tout se passe en une seconde, et pourtant je me souviens de cette portion de minute comme d’un long film au ralenti.

Je vois une expression de folle terreur dans le regard de l’homme. Il lève son arme et la pointe vers moi. Je tourne légèrement la tête vers la gauche comme pour éviter le coup. Je garde parfaitement le souvenir de m’être dit : « Mon Dieu, c’est fini ! »…



Deux flammes orange et ma tête explose, puis j’entends le bruit de la détonation. Je m’effondre. Je ne vois plus rien. Je tente de me relever et tombe de nouveau. J’ai dans la bouche – mais ai-je encore une bouche? – quelque chose de chaud et gluant. Du sang, bien sûr. Et aussi comme des petits morceaux de cailloux, des plombs, du verre et du bois arraché à la porte à travers laquelle l’homme a tiré.

Un de mes gendarmes, celui qui se trouvait le plus près de moi, CARTIER, a rampé sur plusieurs mètres pour me dégager. Je l’entends s’écrier :

- « Le salaud ! II a tué le grand, il faut le descendre ! »
- « Non, ne le tuez pas ! »

J’ai l’impression d’avoir hurlé. En fait, il parait que je n’ai émis qu’un bredouillement incompréhensible. J’ai la gorge touchée, du mal à respirer, cette fois c’est la bonne…

Puis, je sens qu’on m’emporte, je reste conscient sinon de ce qui se passe autour de moi, du moins de ce qu’on dit. Quelqu’un s’exclame :

- «Il est foutu ! »

L’un de mes hommes, Serge, un ancien des pompiers de Paris, assis à côté de moi dans l’ambulance, réplique, cinglant :

- «Ne dites pas de conneries, il entend tout.»

Et je tombe dans les pommes.


Raconté et vécu par Christian PROUTEAU