Prise d’otages à Loyada



Depuis la création du GIGN en 1974, le tir a toujours été la compétence la plus importante à travailler quotidiennement pour un opérationnel. Le tir au Manurhin ou au fusil FRF1 pour les tirs longue distance. Tous sont brevetés tireurs d’élite à l’issue de la formation. En 1976, deux ans après sa création, le GIGN est engagé dans une prise d’otages exceptionnelle en dehors du territoire métropolitain. C’est une intervention marquante dans l’histoire du Groupe et pour cause. Malgré la mort de deux enfants otages,  l’action des gendarmes du GIGN, combinée à celle des légionnaires français, n’a jamais été égalée dans le monde entier. Un tir coordonné de cinq tireurs d’élite du GIGN neutralise les preneurs d’otages en une seule détonation. Pour la première fois, un ancien gendarme mobile, présent tout au long de la prise d’otages, nous a accordé son témoignage.


 


 

 

Ronald Guillaumont, ancien gendarme mobile, nous raconte les premiers instants de la prise d’otages alors qu’il était en poste à Loyada, village frontière entre la Somalie et Djibouti. Aujourd’hui encore, lorsqu’il en parle, l’émotion est palpable dans sa voix. « Le 03 février 1976, je me trouve avec mon peloton en bordure de la route qui mène vers Loyada à un poste de contrôle tenu par des légionnaires et fermant la ville de Djibouti.  Il est très tôt le matin, la chaleur n’est pas encore écrasante. A 7 h15, nous voyons arriver à grande vitesse un autocar venant de Djibouti et franchir le poste sans ralentir. Nous avons du nous écarter à toute vitesse sans quoi il nous passait dessus. Lors de son passage, nous entendons des claquements secs sans penser qu’il s’agissait de coup de feu. Une vitre du car éclate et l’un de mes camarades est très légèrement blessé au visage par des éclats de verre. Parmi les sept preneurs d’otages, nous en apercevons un qui  jette un message du car. Il s’agit d’une revendication du Front de Libération de la Côte des Somalis (FLCS) réclamant l’annulation du futur référendum, l’indépendance de Djibouti et la libération des détenus politiques. Nous apprendrons plus tard que les somaliens s’étaient déguisés en femmes et qu’ils avaient cachés les armes sous leurs jupes pour mieux réussir leur prise d’otages du car. Immédiatement, nous avons informé nos autorités par radio des faits et nous nous sommes lancés à la poursuite de l’autocar en direction de Loyada.

Des hélicoptères de la base aérienne toute proche sont tout de suite venus nous renforcer pour nous guider dans notre poursuite. Assez rapidement, le car est intercepté à un barrage dressé à hauteur de la brigade de Loyada. Un groupe héliporté de la Légion Etrangère s’est également posté sur place pour faire barrage au car et l’empêcher de franchir la frontière somalienne. Après de longues négociations, le car est autorisé à se déplacer pour stationner dans un no man’s land à quelques dizaines de mètres de la frontière avec la Somalie. Rien de particulier ne se déroule l’après midi et la nuit. Nous voyons des militaires de la Légion qui se prépare au combat, et nous échangeons avec eux. Chaque mouvement ou déplacement que nous faisons se doit d’être fait dans le silence et la discrétion. La nuit étant tombée, nous voyons bien l’autocar éclairé par un projecteur. Dans le courant de la nuit, nous sommes informés que les gars du GIGN viennent d’arriver ».

Pendant que le lieutenant Prouteau et les officiers de Gendarmerie font une reconnaissance de la zone, Ronald échange avec les opérationnels de cette jeune unité d’intervention. Les tireurs d’élite se préparent. « Pour l’anecdote, dans la soirée,  alors que nous n’avions rien mangé depuis le matin, notre chef de peloton nous a distribué des plateaux repas, préparé par Air-France et qu’au moment de les dévorer le chef nous a dit « stop ! », ils étaient en fait destinés aux enfants otages dans le car. Nous nous sommes contentés de rations de guerre.

Au cours de la nuit et de la matinée suivante, nous sommes plus ou moins tenus au courant de l’évolution de la situation. Vers 6h du matin, le 4 février, nous sommes informés que les tireurs d’élite du GIGN sont en place et qu’ils attendent de voir l’ensemble des terroristes pour faire feu. Puis,  nous apprenons qu’il y a du changement, les terroristes au nombre de quatre seraient maintenant sept ou huit. Ceux-ci ont reçu des renforts en provenance du poste frontière de Somalie qui est tout proche. L’attente se poursuit, le GIGN ne peut déclencher le feu en toute sécurité dans ces conditions. Il est impératif de neutraliser l’ensemble des terroristes simultanément pour éviter qu’ils retournent leurs armes contre les enfants dans le car.

En milieu d’après midi, nous sommes informés que le GIGN est toujours en place et s’apprête à faire feu. A 15h45, j’ai entendu un seul coup de feu ! L’ensemble des tireurs d’élite du Groupe on tirés tous en même temps. Immédiatement, les véhicules de notre escadron ont été mis à contribution et les chauffeurs désignés se sont précipités vers le car pour extraire les enfants. Avec des portes voix, les militaires somaliens, postés de part et d’autre du poste frontière, sont avisés que le déplacement de nos troupes en direction du car n’était pas un acte d’agression mais n’avait que pour but de récupérer les enfants. Cela ne les a pas empêché d’ouvrir le feu dans notre direction ! Ca tirait de partout. Pour ma part,  j’avais reçu l’ordre de rester en retrait au niveau du PC. Je voyais la Légion monter à l’assaut au pas de course l’arme à la hanche en faisant feu. Un Légionnaire tirait avec une mitrailleuse AA52 tout en courant. Les militaires somaliens disposaient de plusieurs mitrailleuses sur le toit du poste frontière. On m’avait également dit qu’ils disposaient de mortiers. N’ayant jamais vu et entendu en réel tir un mortier, je me disais qu’en entendant le premier coup il fallait attendre un peu pour entendre ensuite l’explosion du projectile. C’est pourquoi, lorsque j’ai entendu ce premier tir j’étais persuadé qu’il allait nous arriver dessus un obus de mortier… C’est quand j’ai entendu le second tir que j’ai compris qu’il s’agissait en fait de tirs des véhicules de nos Légionnaires. »

 

Ronald n’a jamais eu aussi peur de toute sa vie. « Je sentais mes intestins se tordre et heureusement que la veille nous n’avions rien mangé… Lorsque j’ai plongé dans un buisson d’acacia, je n’ai pas senti les nombreuses épines me pénétrer. Six mois plus tard, ces épines me ressortaient encore des bras.

« Lorsque les coups de feu ont cessé, les enfants ayant été libérés, j’ai encore en moi quelques images terribles. J’ai le souvenir d’une petite fille blessée par balle sous l’aisselle, qui ne disait rien, ne pleurait pas, mais dont le regard contenait tous les reproches au monde des adultes. Je revois encore l’adjudant Viard, notre commandant de peloton, que l’on surnommait entre nous «Clarence » du fait d’un strabisme important, qui tenait dans ses bras une fillette morte. La tenue de combat de l’adjudant était ensanglantée. 

A l’époque, j’étais jeune gendarme et cela a été mon baptême du feu avec tout ce que cela implique. La peur viscérale au début, l’odeur de la poudre, la colère, la rage et la haine qui transforment momentanément un homme et peut faire perdre notre humanité. Ce que je peux dire, c’est que nous n’aurions jamais pu sauver autant d’enfants sans le courage et la détermination des gendarmes du Groupe. Aussi bien aujourd’hui qu’hier, je pense qu’ils contribuent grandement à l’honneur à porter cet uniforme. 


Article rédigé par Quentin Michaud

Crédits photos: © gign.org