La prise d’otages d’Ouvéa vue de l’intérieur



Vendredi 22 avril 1988 débute la prise d’otages d’Ouvéa. Une île en plein milieu de l’océan pacifique dont la tranquillité sera bouleversée à jamais par une sanglante prise d’otages. Après avoir pu revivre seconde par seconde l’assaut grâce au témoignage de Michel Lefèvre, nous vous proposons de revivre les premiers instants de la prise d’otages à travers quatre témoignages inédits avec des péripéties jamais révélées jusqu’à aujourd’hui. Michel Lefèvre est parti en Nouvelle-Calédonie avec le premier détachement du GIGN, Roland Montins a fait partie du deuxième détachement du GIGN envoyé sur place, Alain Guilloteau nous offre une vue de l’intérieur de la prise d’otages alors qu’il figurait parmi les six gendarmes du GIGN otages dans la grotte. Enfin, Bernard Hericher, gendarme à l’Escadron Parachutiste d’Intervention de la Gendarmerie Nationale (EPIGN – unité fondue aujourd’hui dans le GIGN), nous décrypte le rôle clef d’une unité jusqu’à lors peu mise en avant dans cette affaire.

Pour la première fois, Roland, Michel, Alain et Bernard vous font revivre à travers un récit bouleversant, s’appuyant uniquement sur les faits, la façon dont chacun a enduré jour après jour la prise d’otages. Un gendarme mobile, affecté à la brigade de Fayaoué, nous raconte également l’attaque. Préférant garder l’anonymat, il revient également sur les premiers instants de la prise d’otages.


7h45. Le rassemblement du matin vient de se terminer.  « Nous venons de terminer la montée des couleurs, les armes remises au râtelier et enchainées sur ordre. Seul l’armurier et le chef de détachement, le lieutenant Florentin et l’adjudant-chef Moulié, avaient les clefs de l’armurerie. Le planton mobile, qui a été neutralisé tout de suite, avait quant à lui un pistolet automatique. Concernant les gendarmes départementaux, ils n’étaient que trois. Samy était en repos extérieur, le commandant de brigade a été attaqué à l’entrée et Dujardin », explique le gendarme mobile. Quatre kanaks rendent visite à la brigade de gendarmerie de Fayaoué. Trente et un gendarmes la compose, dont trois gendarmes territoriaux ainsi que vingt-huit gendarmes mobiles des escadrons de Villeneuve d’Ascq et d’Antibes. Les quatre visiteurs se rendent aussitôt dans le bureau de la brigade, ils menacent le maréchal des logis-chef Lacroix et le lieutenant Florentin avec des armes blanches et leur demandent leurs armes. Dans la bagarre, le lieutenant Florentin est mortellement touché à la tête. Simultanément, une quarantaine de kanaks font irruption dans la brigade. Une fusillade éclate entre les gendarmes et les kanaks, un gendarme n’a pas le temps de s’emparer d’un Famas à l’armurerie qu’il est atteint d’une balle en plein milieu du front. Un autre gendarme tente de prendre la fuite par une fenêtre, il reçoit une balle dans le dos.

 Déploiement des hélicoptères puma devant l’église de Saint-Joseph

« Tout s’est joué en quelques minutes. Même si nous n’avons jamais réellement su le nombre réel d’assaillants, je dirais qu’ils étaient entre quarante et soixante kanaks. Ils s’étaient postés sur les deux cotés et l’arrière du cantonnement, planqués en grande partie derrière les bâtiments en limite de cantonnement (à l’arrière : armurerie, matériels, magasin) et sur le coté derrière un sorte de hangar à camion citerne juxtaposé à la clôture. Il faut aussi avoir à l’esprit que le terrain mitoyen était très broussailleux et appartenait à une tribu loyaliste dont le fils du chef faisait partie des agresseurs, mort lors de l’assaut le 5 mai. A l’heure H, ils étaient donc tous à quelques mètres, voire quelques centimètres, de la clôture et ils connaissaient parfaitement bien les lieux. Le fait que l’adjoint du maire ait participé à l’attaque de la brigade les a certainement aidé à prendre les meilleures positions », détaille-t-il

Dans la cour, les autres gendarmes sont déjà désarmés et mis à terre par les kanaks.  « Malgré tout, un petit nombre de gendarmes, six ou sept, a pu se rendre à l’armurerie. Le lieutenant et l’adjudant-chef avaient déjà été neutralisés et l’armurier de l’escadron d’Antibes, qui avait l’autre clef, était pris à parti par les kanaks. Je ne sais pas comment, mais il est tout de même parvenu à l’armurerie. C’était peine perdue, ses collègues étaient déjà neutralisés au centre de la cour », n gendarme tente de se relever pour parlementer, il est abattu à bout portant. L’adjudant-chef Moulie arrive alors dans la cour en déclarant « Maintenant, vous allez déposer les armes et décamper ! ». Il reçoit aussitôt une balle en pleine tête, il décédera quelques jours plus tard à l’hôpital de Sidney, en Australie. Son fils qui fait partie du GIGN sera écarté du dispositif envoyé en Nouvelle-Calédonie pour rester auprès de sa mère.

« Alors que nous étions à terre, nous avons alors pu voir la majorité de nos assaillants. Certains étaient très nerveux, mais ce qui surprenait c’était le calme de quelques uns dont Dianou qui dirigeait ses hommes comme un vrai petit chef de guerre. Habillé d’un treillis kaki, l’air calme, je me souviens qu’il semblait regarder une carte. Très vite, ils nous ont embarqués dans nos véhicules TP3, nous étions menottés aux ridelles », ajoute-t-ilLes gendarmes otages sont divisés en deux groupes. Le premier, constitué de onze otages, se rend dans le sud de l’île. Le deuxième groupe, commandé par Alphonse Dianou, est emmené avec ses seize otages au nord de l’île.


Ce même jour, la semaine de sélection se termine pour les candidats au GIGN. En guise de dernière épreuve, les candidats doivent se confronter lors de tests d’agressivité au gymnase du GBGM de Satory. « Je suis responsable des tests avec Michel Camus, explique Roland Montins. Nous avons la charge de noter les candidats lors de leur combat en vue d’en sélectionner une partie qui pourra suivre le stage de formation qui doit débuter le lundi suivant». A 15h, le groupe d’alerte du GIGN est mobilisé en vue d’un déploiement pour une prise d’otages en Nouvelle-Calédonie. « J’encadre également les tests d’agressivité, mais je suis aussitôt appelé pour renforcer les effectifs du groupe d’alerte, explique quant à lui Michel Lefèvre. Nous sommes alors dix-neuf opérationnels du GIGN à se mettre sur le départ pour le bout du monde ». Quant à Roland Montins, il reste à Satory pour assurer la continuité des tests, « je les vois alors partir avec beaucoup d’envie », précise-t-il. Le premier détachement du GIGN décolle de l’aéroport de Roissy dans la soirée.


L’effervescence se fait tout autant ressentir du côté de l’EPIGN. « Je fais partie du groupe d’alerte pour la semaine. Nous sommes mobilisés pour Ouvéa le matin. Nous nous retrouvons devant les bureaux de l’unité. Le Capitaine Pattin nous annonce la nouvelle et donne l’ordre au groupe d’alerte de se préparer à partir. Etant d’alerte avec vingt-neuf autres camarades, nous vérifions les cantines d’alerte et nous les complétons avec des armes et du matériel supplémentaire. Puis, nous repartons chez nous afin de préparer les sacs (tenues civiles et militaires, armement individuel). Les enfants sont à l’école, mon épouse est partie travailler. Je laisse un mot sur la table : je pars pour la prise d’otages, ne vous inquiétez pas, je vous aime. Puis, je pars rejoindre l’unité », explique Bernard.

« Nous partons sous le signe de l’urgence vers l’aéroport escorté par les motards, sirènes hurlantes et gyrophares, heureusement car le périphérique est bouché. Nous embarquons dans un DC8. Là, surprise, nous retrouvons notre ancien commandant du 9/11, le colonel Vanderperre de la DGGN qui fait partie du voyage.  Je suis très excité et en même temps inquiet par la tournure que prennent ces évènements. J’apprends que l’adjudant-chef Moulié que je connaissais très bien a été tué, je suis à la fois triste et révolté ».


Deux jours de vol plus tard et après deux escales à Los Angeles et en Polynésie française, l’avion atterrit à Tontouta en Nouvelle-Calédonie. « Le voyage n’était pas fini puisqu’il a alors fallu embarquer à bord d’hélicoptères puma pour se rendre sur l’île d’Ouvéa, située à environ cent cinquante kilomètres de l’île principale, détaille Michel. Nous étions très curieux d’en savoir plus car nous n’avions quasiment aucune information sur la prise d’otages. En tout cas, nous savions que la prise d’otages allait être difficile car nous connaissions déjà les kanaks (le 12 janvier 1985, les gendarmes du GIGN arrêtent une quarantaine de membres du FLNKS armés et retranchés, ndlr)».

Le détachement de l’EPIGN est également de la partie. « Nous arrivons à Tontouta, aéroport qui nous est familier. Nous sommes une trentaine tout fraîchement débarqué, mais trente autres gendarmes de l’EPIGN sont déjà déployés en Nouvelle-Calédonie. En effet, L’EPIGN assure, depuis 1986, une présence permanente sur l’ile par rotation d’un peloton (trente militaires) tous les trois mois environ. D’ailleurs, ce jour-là, quelques-uns de nos camarades, encore sur place, nous accueillent. Le reste du peloton du Lieutenant Polaillon est déjà sur l’île d’Ouvéa. Pour ma part, c’est la cinquième fois que je pars pour la Calédonie », explique Bernard.

« A ce moment-là, nous ne connaissons pas les détails des massacres qui se sont produits à l’encontre de nos collègues gendarmes. Nous nous projetons vers l’inconnu », poursuit-il.  Les hommes sont équipés en conséquence avec leur arme de poing, un MR 73 (trois pouces et demi). Les six pouces sont équipés de lunette ZEISS et de bipieds. Chacun dispose également d’un Famas dont quelques-uns sont équipés de lunette à vision nocturne. Les FRF1, les fusils à pompe de type riot-gun, les HK MP3, les intensificateurs de lumière ou encore les OB50 (appareils à vision nocturne). « Le Capitaine Pattin nous donne l’ordre de préparer nos sacs d’allégement à même le tarmac. Nous partons avec le strict minimum et laissons plutôt de la place dans le Transall qui nous amènera sur Ouvéa pour y charger tous les matériels ».


A compter de ce jour, les recherches débutent en collaboration avec les militaires du régiment d’infanterie de marine du pacifique, basé sur l’île d’Ouvéa, commandés par le lieutenant Destremau. Le général Vidal est nommé par Paris pour commander les opérations de recherches et résoudre la prise d’otages. Les gendarmes du GIGN, commandés par le capitaine Philippe Legorjus, patron de l’unité, prennent alors part aux recherches. « Le substitut du procureur, Jean Bianconi, était parmi nous car il connaissait bien Ouvéa. Il savait parlementer avec les chefs locaux, son aide a été précieuse » explique Michel Lefèvre. « Notre objectif était uniquement de questionner les habitants d’Ouvéa pour savoir s’ils avaient vu passés les kanaks avec les otages et s’ils pouvaient nous dire où ils étaient parti ».
Alain Guilloteau photographié lors des opérations de recherche de la grotte

Les gendarmes de l’EPIGN sont également briefés sur leur rôle exact pour localiser les otages. « Nous débarquons sur l’ile d’Ouvéa et nous sommes aussitôt briefés. On nous explique la situation et nous répartit les missions. Dans la foulée, nous partons sur le terrain pour compléter le dispositif de ratissage. Le but étant de retrouver la trace des ravisseurs et de localiser leur planque. Nous prenons à peine le temps d’entamer nos rations. J’ai aussi à ma charge la gestion de tout le matériel de l’EPIGN. Je stocke et distribue les rations et l’eau dans une école, il y a encore tous les cahiers des élèves. Je me sers du tableau noir pour y noter les sorties et les entrées des armes et matériels », raconte Bernard. Et de répondre lorsqu’on lui demande si la fatigue se fait ressentir : « Dans ces cas-là, nous ne ressentons pas la fatigue, je dirais même que ça nous booste. C’est quasiment le cas pour toutes les situations de ce type, ce doit être l’adrénaline…».

La situation semble même se détendre sur l’île après l’annonce d’une heureuse nouvelle : les onze otages emmenés dans le sud de l’île sont libérés grâce à l’influence des chefs locaux sur les preneurs d’otages. Ils reviennent même à Fayaoué au volant des camions de la brigade que les kanaks leur ont rendus.


Les fouilles se concentrent désormais au nord de l’île pour retrouver le deuxième groupe des Kanaks retenant seize otages. Les gendarmes interrogent les habitants de l’île pour savoir s’ils ont vu passé le groupe d’Alphonse Dianou. « Nous les avons menacé de leur retirer les subventions qu’ils recevaient de l’Etat français, un kanak a alors accepté de nous guider dans cette jungle extrêmement dense et nous avons fini par trouver la grotte », détaille Michel.

Effectivement, en début d’après-midi, le groupe est localisé dans une cuvette par le lieutenant Destremeau, accompagné de deux gendarmes du GIGN, du capitaine Philippe Legorjus et de Cyril Wéa, secrétaire de mairie du FLNKS. Après que ce dernier ait discuté avec Alphonse Dianou, il est convenu que le lieutenant Destremeau s’avance pour négocier. Le piège se referme sur lui, il est menotté à un autre otage et conduit à l’intérieur de la grotte. Alphonse Dianou le frappe jusqu’à ce qu’il soit complètement en sang et il répète qu’il ne veut pas négocier. Il réclame l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie signée dans la grotte par le président de la République lui-même…

A la tombée de la nuit, un dispositif d’encerclement de la grotte est établi par le général Vidal auquel prennent par les gendarmes de l’EPIGN. Tout au long de la nuit, les kanaks jettent des pierres aux militaires postés en contrebas de la cuvette, comme pour leur signifier qu’ils les ont bien repérés. « Nous avons passés des heures entières postés aux abords de la grotte. Depuis notre position, nous ne voyions que des silhouettes masquées par la végétation très dense », souligne Bernard.


Dès le début de la matinée, le capitaine Legorjus et le substitut Bianconi tentent de reprendre contact avec Alphonse Dianou. Ils reçoivent pour seule réponse des rafales de Famas. Bianconi demande alors au capitaine Legorjus de leur signaler sa présence car le substitut est connu des habitants locaux. Sentant sa réticence, il s’empare du porte-voix pour affirmer aux kanaks qu’il est prêt à se rendre seuls pour écouter leurs revendications. Le capitaine Legorjus le suit et ils sont accueillis dans la cuvette par les kanaks. Ces derniers menacent aussitôt de tuer un otage si les militaires postés autour de la grotte ne se rendent pas. Ils demandent d’abord leurs armes et leurs radios. Puis, ils ordonnent aux militaires de se rendre. Le capitaine Legorjus préfère mentir en demandant que les six gendarmes présents en arrière se rendent, alors qu’ils sont en réalité dix-huit. Le lieutenant Timothée, étant le dernier officier du GIGN, est contraint de ne pas se rendre contre son gré. Ses hommes lui demandent de rester en arrière. « Je suis alors monté en haut de la grotte avec cinq de mes collègues », avance Alain. « Nous avons vu sortir des kanaks de partout, j’en comptais une trentaine ! Ils nous demandent bien sûr nos armes et nos radios, puis ils nous menottent deux à deux avant de nous conduire dans le fond de la grotte dans une sorte de vase clos».


A Satory, les gendarmes du GIGN restés à la caserne reçoivent un message telex inquiétant : « six gendarmes du GIGN pris en otages ». « Un groupe de quinze opérationnels, dont je fais partie, est immédiatement constitué avec un officier à sa tête. Nous décollons dans la soirée de Roissy afin de renforcer le dispositif », explique Roland Montins.


Les éléments de l’EPIGN en observation autour de la grotte sont témoins de la scène, ils sont sidérés. Par ce qu’ils entrevoient et entendent, leurs camarades du GIGN pris en otages !  Ils reçoivent l’ordre de se retirer. Bernard se souvient que « c’était une question de sécurité pour les otages, nous devions desserrer l’étau qui remettait leur vie en cause. Dianou souhaitait que la totalité des militaires quittent Gossanah. Cette décision a été prise à contrecœur car le dispositif en place à ce moment-là nous aurait permis très certainement de trouver une issue rapide et favorable. Chaque jour perdu était un risque supplémentaire pour la vie des otages, Dianou était réellement incontrôlable. De plus, notre départ de Gossanah donnait inévitablement de l’importance et de l’assurance aux preneurs d’otages. Pour nous, tout était à refaire. Même si la grotte était localisée, ce n’est que depuis notre nouvelle position, au village de Saint Joseph, que nous pourrions rapidement nous déployer sur la grotte ».

Du côté des otages, la tension se fait bien sûr tout autant ressentir. « Nous nous partagions une assiette de riz pour sept personnes. Nous avions tout de même deux rations militaires à notre disposition. Nous étions en permanence attachés à notre binôme dans le fond de la grotte, sans voir la lumière du jour et sans savoir quoi que ce soit du déroulement de la prise d’otages. Pour nous offrir un relatif confort, nous avions installé une rangée de cailloux en guise d’oreillers ! », explique Alain.

Plusieurs gendarmes de l’EPIGN photographiés sur l’île de la table à proximité de l’île d’Ouvéa

Franck Wahuzue, membre du FLNKS, est ressentie comme étant le dernier intermédiaire avec qui une négociation est possible. Dianou est la dernière personne en qui il a confiance. Néanmoins, deux jours plus tard, cette solution se verra irréalisable pour des raisons politiques.  A l’intérieur de la grotte, les gendarmes accusent le coup. La fatigue se fait nettement ressentir. En dehors des cinq minutes de sorties quotidiennes accordées pour répondre à leurs besoins naturels, les gendarmes du GIGN restent enfermés dans le fond de la grotte tels des animaux que l’on ne veut pas voir sortir de leur cage. Les seize autres gendarmes mobiles disposent eux de plus de liberté du fait qu’ils peuvent rester dans la cuvette qui offre plus de place.

Vendredi, le deuxième détachement du GIGN atterrit à Tontouta dans la matinée. Les gendarmes sont accueillis par un officier de l’EPIGN et sont aussitôt invités à prendre leur quartier dans un hôtel situé à proximité de l’aéroport. « On se dit alors qu’on est prêt à partir dès le lendemain » soutient Roland. Il souligne que « dans la soirée, notre patron, le capitaine Legorjus, est enfin venu nous voir à l’hôtel. Il nous a engueulé nous disant que nous n’avions rien à faire ici, que nous aurions du rester en métropole et que nous n’étions de toute manière pas assez entraînés pour prendre part à une telle opération. Enfin, il a ajouté que nos collègues ne voulaient pas de nous à Ouvéa. Dix minutes plus tard, il est reparti et nous ne l’avons plus revu jusqu’à la fin de la prise d’otages. C’était complètement surréaliste, nous avons alors pensé qu’il n’était pas dans son état normal, qu’il était dépassé psychologiquement par l’ampleur de l’évènement. Les jours suivants, on nous a alors occupés à crapahuter dans la jungle pour s’entraîner à différentes tactiques de combat. Mes collègues et moi-même étions complètement dégoûtés d’être traité ainsi alors que nos copains étaient retenus en otages. Nous ne demandions qu’à agir ! »

Samedi, une réunion se tient à Nouméa en présence de Bernard Pons, ministre de l’outre-mer, du général Vidal et des chefs des différentes unités (GIGN, Commando Hubert, 11è Choc). Pour la première fois, les conditions d’un assaut sont discutées. Plusieurs solutions sont proposées comme la contamination de l’eau offerte aux preneurs d’otages pour les endormir.


Une ultime tentative de négociation est tentée avec monseigneur Calvet, évêque de Nouvelle-Calédonie, accompagné du père Terral, aumônier des forces armées de Nouvelle-Calédonie. Elle échouera après qu’ils aient pu seulement envoyer un message écrit à Dianou.

Michel raconte que « nous sommes restés pendant environ quatre jours au village de Gossanah où le PC était commandé par le général Vidal. C’était une attente pesante car nous nous inquiétions de nos collègues otages depuis plusieurs jours maintenant. Pour nous occuper, l’officier du GIGN nous faisait faire des footings sur la plage… Nous nous sommes vite rendu compte que c’était inutile et que nous avions mieux à faire pour nous occuper l’esprit, comme préparer nos armes et notre matériel en vue d’une intervention».

Tout au long de cette phase d’attente qui s’éternise à la fois pour les militaires au PC de crise et pour les otages, les hommes du Commando Hubert et du 11ème Choc étaient également dans le village. Ils formaient chacun des petits groupes extrêmement soudés.


Préparation de l’assaut sur l’île de la table

Une intervention apparaît nettement inévitable. L’opération de libération des otages se prépare désormais activement. En effet, les négociations se retrouvent dans une impasse. Aucun accord entre les forces armées et Alphonse Dianou n’est en vue puisqu’aucun otage n’a été libéré au cours des négociations et qu’aucun  compromis ne semble acceptable de la part des kanaks.

« J’étais très remonté comme la plupart de mes camarades, nous avions le sentiment que les politiques ne voulaient pas prendre une telle décision d’intervenir et, franchement, je n’y croyais pas. Je n’ai pas vraiment eu le temps d’y penser car j’ai été très vite accaparé par ma nouvelle mission qui était de constituer un itinéraire jusqu’à la grotte pour guider les éléments d’assaut », se souvient Bernard.


La décision de l’assaut est officiellement fixée à l’occasion d’une conversation téléphonique entre le premier ministre Jacques Chirac et le général Vidal. Le président de la République, François Mitterrand, approuve l’opération pour libérer les otages à condition que le ministère de la Défense assume toutes les conséquences suite à l’intervention.
« Nous avions conçu plusieurs plans pour nous évader mais la nouvelle d’un assaut des militaires français est arrivée le matin du mardi 3 mai par un message codé que nous avons pu entendre sur une radio que les indépendantistes avaient pris aux gendarmes », explique Alain. Ainsi, les otages se préparent à un assaut. Il en est de même à l’extérieur de la grotte.
 Récupération des gendarmes de l’EPIGN après un entraînement sur l’île de la table

La préparation de l’assaut demande une reconnaissance à laquelle Bernard a pleinement participé. « Un rideau de surveillance et d’interception (RSI), composé de différents éléments, est installé chaque soir du PC jusqu’à la plage. Je termine de placer les gars de l’EPIGN lorsque je vois arriver l’Adjudant F. qui me demande si je veux bien venir avec lui. Il s’agit de retrouver l’emplacement de la grotte et de trouver un cheminement. Nous partons pour toute la nuit sous une pluie battante. Nous décidons de mettre en place un système qui nous permettra par la suite d’emprunter cet itinéraire pour une éventuelle intervention de manière sûre. Cela est loin d’être évident quand on voit les difficultés rencontrées pour arriver au plus près de la grotte. Nous marquons discrètement les arbres, nous  prenons de notes sur les distances, les azimuts, les points particuliers et nous chronométrons à chaque fois notre temps de parcours. Nous faisons trois fois le parcours pour améliorer le système et vérifier que tout marche bien. A chaque fois, nous renforçons notre tandem d’un gars de l’EPIGN. Nous avions une sacrée pression sur les épaules. La mise en place de l’élément d’assaut ne reposait que sur nous. D’autre part, le général Vidal a donné l’ordre d’exécuter des entrainements communs. Nous avons été héliportés sur l’ile de la table à plusieurs reprises pour définir les modalités de l’assaut ».


Un des moments les plus difficiles pour tous les militaires mobilisés, c’est lorsque les commandants d’unités ont rassemblé leurs hommes. Bernard se rappelle que « le capitaine Pattin nous a rassemblés dans un bâtiment. Je me souviens très bien de l’expression grave de son visage. Il nous a demandé de tirer les rideaux avant de prendre la parole. L’ambiance était pesante. Il nous a dit « c’est pour ce soir ». J’étais enfin soulagé. Il nous a donné ses ordres et quelques mots de sympathie. Je me suis mis dans un coin de la pièce, j’ai rassemblé mes affaires et je me suis mis à écrire un mot pour ma femme et mes enfants. Je ne savais pas si je reviendrai indemne de cette mission. Un sentiment bizarre… Puis, je me suis grimé le visage et les bras avant de vérifier mon MR et mon Famas, ainsi que mon chargeur scotché à une deuxième tête bèche afin de pouvoir recharger rapidement. Nous nous sommes aidés pour mettre notre foulard bleu à l’épaule, chaque militaire de l’élément d’assaut en avait un qui était d’une couleur différente selon l’unité d’appartenance. Au feutre indélébile, nous avons marqué notre groupe sanguin sur le bras. Dans un contexte, cela m’a rappelé Madagascar, lorsque je faisais déjà ce geste à dix-neuf ans en opex ».
 Le foulard porté par chaque gendarme (aucun militaire ne portait d’écusson pour ne pas se faire identifier)

Mais, il n’en est pas de même pour tout le monde. Le deuxième détachement du GIGN est resté bloqué à Tontouta jusqu’à la fin de la prise d’otages, pour des raisons qui échappent totalement aux gendarmes. Roland Montins raconte : « Le comble pour nous s’est déroulé la veille de l’assaut. Pour nous occuper, nos supérieurs nous ont envoyé à cent soixante dix kilomètres de Nouméa, à Bourail, soit à cent vingt kilomètres de la Tontouta.  Bourail, se situe sur la côte ouest de la grande terre. Dès notre arrivée à la compagnie de ce grand village, nous avons étudié avec le plus grand sérieux le profil de l’individu à arrêter. Il nous est présenté comme étant un dangereux terroriste puissamment armé. Nous étions enthousiastes car c’était notre première mission depuis notre arrivée. Enfin de l’action ! Vers 21 heures, on nous a déposés au sommet du col des Roussettes. Nous avons ensuite crapahuté toute la nuit dans la chaine montagneuse. Montées et descentes se succèdent. Au bout de dix heures d’une marche éprouvante de plus de trente kilomètres, nous sommes finalement parvenus aux abords d’une cabane sans savoir que c’était celle que nous recherchions. Nous étions complètement crevés. Un kanak nous a vu arriver, il est parti en courant pieds nus. Avec nos trente kilos d’équipement et d’armement, nous n’avons jamais réussi à le rattraper ! Après la fouille de la cabane et compte tenu du physique du Mélanésien, nous avons rapidement compris que notre soit disant terroriste ressemblait plus à un voleur de poules que d’un spécialiste des actions kamikazes. L’officier du GIGN qui nous commandait savait que l’opération de libération des otages avait lieu au même moment. Il avait reçu des ordres pour nous écarter totalement de l’opération. Nous avons été récupérés en camion par l’escadron qui cantonnait à proximité de Bourail sur le front de mer. Il faisait très beau et c’est vers quatorze heures que nous avons appris que l’assaut avait été mené et que tous les otages avaient été libérés. Nous n’avons pas pu exprimer notre joie tellement nous étions déçus de ne pas avoir pu participer à l’opération Victor. Le lendemain, nous avons retrouvé nos amis du GIGN à l’aéroport de Tontouta. Michel, le grand Michel Lefèvre, nous a raconté l’assaut et nous l’avons chaleureusement félicité. Ce fut au tour de Puce de nous raconter, de Fifi, du grand Bernard, de l’écureuil ainsi que des ex-otages. Et surtout avec Zaza qui nous a expliqué comment ils ont réussi un jour à partager un caramel en six «  Ben… Ce n’est pas gros » dixit Zaza !


Soixante quatorze militaires composent ce commando pour sauver les otages, dont trente-quatre du 11è Choc, seize du Commando Hubert, dix du GIGN, huit de l’EPIGN et deux du 17è RGP.

A 6h10, le premier assaut est déclenché lorsque le général Vidal donne le top départ pour le décollage de deux hélicoptères puma vers la zone de la grotte. Bernard se souvient que «la progression terminée, nous nous sommes mis en attente, car nous avions un peu de temps d’avance par rapport à l’hélicoptère. Puis l’ordre est donné de se mettre en base d’assaut. Un barbelé à enjamber, puis la base d’assaut est formée. Un fumigène à chaque extrémité, bleu et rouge. Le puma fait un stationnaire, c’est le moment où tout le monde gueule « à l’assaut ».
Nous savions que la grotte se trouvait en face, mais plus à gauche où plus à droite ? Le premier qui butte sur la grotte doit actionner son fumigène, ce qui aura pour effet de faire pivoter la formation afin d’encercler la grotte.

 Alain Guilloteau (à droite) lors de la sortie de la grotte après l’assaut

Nous avançons difficilement à travers cette forêt d’arbustes et de hautes herbes. Le sol formé de corail ralentissait notre progression. Nous entendions les impacts de balles claqués de toutes parts sans savoir exactement d’où cela venait. Quand soudain, le capitaine de corvette Joyau qui se trouvait à ma droite s’écroule touché par un projectile. L’infirmier qui se trouvait tout près est venu lui prodiguer les premiers soins puis nous avons repris notre progression ».

Michel raconte que « ce qui a été particulièrement bouleversant lors de l’assaut, c’est de constater que des gendarmes mobiles, qui avaient plus de liberté de manœuvres dans la cuvette que les gendarmes du GIGN placés au fond de la grotte, étaient victimes du syndrome de Stockholm. » Tout au long du premier et du deuxième assaut, deux otages, gendarmes mobiles de l’escadron de Villeneuve d’Ascq affectés à la brigade de Fayaoué, ont ainsi guidés les kanaks en révélant les positions des militaires français qui venaient les libérer. « Arrêtez, arrêtez ! C’est ainsi que nous entendions nos collègues gendarmes mobiles aux abords de la grotte. C’était pénalisant pour nous et nous ne nous y attendions pas du tout ! », détaille Michel.

Les militaires français font face à un déluge de feu venant du haut de la grotte. Les preneurs d’otages livrent leur dernière bataille jusqu’à la mort. Le dispositif d’encerclement de la cuvette n’est pas réalisé comme prévu à cause de la densité de la végétation qui diminue considérablement la visibilité. L’ordre est alors donné de se replier. Un deuxième assaut final est lancé quelques heures plus tard. A 12h, ce dernier assaut se produit, il s’éternise jusqu’à 13h30. Bernard détaille : « Nous sommes autour de la grotte,  je me trouve à côté de l’équipe du 17éme RGP, des gars que j’ai connu à Beyrouth en 1983. A ma droite, un des deux tireurs FRF2 du Commando Hubert.Le rôle de l’EPIGN à ce moment-là est la couverture du dispositif. Dans la grotte, Il y a des ouvertures vers l’extérieur. Nous veillons à ce qu’aucun des preneurs d’otages ne puissent nous atteindre par l’arrière et qu’aucune aide ne puisse venir de l’extérieur, même si dans un large rayon, la zone était bouclée par le reste de l’EPIGN. Je suis rentré dans la grotte après ce dernier assaut pour sécuriser les lieux pendant l’ultime fouille pour étayer les constatations judicaires ».
Alain Guilloteau (à gauche) photographié après la sortie de la grotte

Les vingt-quatre otages, dont Alain et ses cinq camarades du GIGN, sont libérés sains et saufs. Dix-huit preneurs d’otages ont été tués dont treize au cours du premier assaut. Il faudra plusieurs jours aux hommes avant de regagner la métropole, et, sans doute, plusieurs années avant de pouvoir guérir des blessures de cette prise d’otages, si tant est qu’elles soient guérissables.

 

Dispositif d’intervention lors du premier assaut

Dispositif d’intervention lors du deuxième assaut

Article rédigé par Quentin Michaud
Propos recueillis par : Quentin Michaud et "Sierra"
Novembre 2011

Crédits photos: © gign.org