DOSSIERS DU MOMENT

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Prise d’otages à Loyada



Depuis la création du GIGN en 1974, le tir a toujours été la compétence la plus importante à travailler quotidiennement pour un opérationnel. Le tir au Manurhin ou au fusil FRF1 pour les tirs longue distance. Tous sont brevetés tireurs d’élite à l’issue de la formation. En 1976, deux ans après sa création, le GIGN est engagé dans une prise d’otages exceptionnelle en dehors du territoire métropolitain. C’est une intervention marquante dans l’histoire du Groupe et pour cause. Malgré la mort de trois otages (deux enfants et une institutrice),  l’action des gendarmes du GIGN, combinée à celle des légionnaires français, n’a jamais été égalée dans le monde entier. Un tir coordonné de cinq tireurs d’élite du GIGN neutralise les preneurs d’otages en une seule détonation. Pour la première fois, un ancien gendarme mobile, présent tout au long de la prise d’otages, nous a accordé son témoignage.


 


 

 

Ronald Guillaumont, ancien gendarme mobile, nous raconte les premiers instants de la prise d’otages alors qu’il était en poste à Loyada, village frontière entre la Somalie et Djibouti. Aujourd’hui encore, lorsqu’il en parle, l’émotion est palpable dans sa voix. « Le 03 février 1976, je me trouve avec mon peloton en bordure de la route qui mène vers Loyada à un poste de contrôle tenu par des légionnaires et fermant la ville de Djibouti.  Il est très tôt le matin, la chaleur n’est pas encore écrasante. A 7 h15, nous voyons arriver à grande vitesse un autocar venant de Djibouti et franchir le poste sans ralentir. Nous avons du nous écarter à toute vitesse sans quoi il nous passait dessus. Lors de son passage, nous entendons des claquements secs sans penser qu’il s’agissait de coup de feu. Une vitre du car éclate et l’un de mes camarades est très légèrement blessé au visage par des éclats de verre. Parmi les sept preneurs d’otages, nous en apercevons un qui  jette un message du car. Il s’agit d’une revendication du Front de Libération de la Côte des Somalis (FLCS) réclamant l’annulation du futur référendum, l’indépendance de Djibouti et la libération des détenus politiques. Nous apprendrons plus tard que les somaliens s’étaient déguisés en femmes et qu’ils avaient cachés les armes sous leurs jupes pour mieux réussir leur prise d’otages du car. Immédiatement, nous avons informé nos autorités par radio des faits et nous nous sommes lancés à la poursuite de l’autocar en direction de Loyada.

Des hélicoptères de la base aérienne toute proche sont tout de suite venus nous renforcer pour nous guider dans notre poursuite. Assez rapidement, le car est intercepté à un barrage dressé à hauteur de la brigade de Loyada. Un groupe héliporté de la Légion Etrangère s’est également posté sur place pour faire barrage au car et l’empêcher de franchir la frontière somalienne. Après de longues négociations, le car est autorisé à se déplacer pour stationner dans un no man’s land à quelques dizaines de mètres de la frontière avec la Somalie. Rien de particulier ne se déroule l’après midi et la nuit. Nous voyons des militaires de la Légion qui se prépare au combat, et nous échangeons avec eux. Chaque mouvement ou déplacement que nous faisons se doit d’être fait dans le silence et la discrétion. La nuit étant tombée, nous voyons bien l’autocar éclairé par un projecteur. Dans le courant de la nuit, nous sommes informés que les gars du GIGN viennent d’arriver ».

Pendant que le lieutenant Prouteau et les officiers de Gendarmerie font une reconnaissance de la zone, Ronald échange avec les opérationnels de cette jeune unité d’intervention. Les tireurs d’élite se préparent. « Pour l’anecdote, dans la soirée,  alors que nous n’avions rien mangé depuis le matin, notre chef de peloton nous a distribué des plateaux repas, préparé par Air-France et qu’au moment de les dévorer le chef nous a dit « stop ! », ils étaient en fait destinés aux enfants otages dans le car. Nous nous sommes contentés de rations de guerre.

Au cours de la nuit et de la matinée suivante, nous sommes plus ou moins tenus au courant de l’évolution de la situation. Vers 6h du matin, le 4 février, nous sommes informés que les tireurs d’élite du GIGN sont en place et qu’ils attendent de voir l’ensemble des terroristes pour faire feu. Puis,  nous apprenons qu’il y a du changement, les terroristes au nombre de quatre seraient maintenant sept ou huit. Ceux-ci ont reçu des renforts en provenance du poste frontière de Somalie qui est tout proche. L’attente se poursuit, le GIGN ne peut déclencher le feu en toute sécurité dans ces conditions. Il est impératif de neutraliser l’ensemble des terroristes simultanément pour éviter qu’ils retournent leurs armes contre les enfants dans le car.

En milieu d’après midi, nous sommes informés que le GIGN est toujours en place et s’apprête à faire feu. A 15h45, j’ai entendu un seul coup de feu ! L’ensemble des tireurs d’élite du Groupe on tirés tous en même temps. Immédiatement, les véhicules de notre escadron ont été mis à contribution et les chauffeurs désignés se sont précipités vers le car pour extraire les enfants. Avec des portes voix, les militaires somaliens, postés de part et d’autre du poste frontière, sont avisés que le déplacement de nos troupes en direction du car n’était pas un acte d’agression mais n’avait que pour but de récupérer les enfants. Cela ne les a pas empêché d’ouvrir le feu dans notre direction ! Ca tirait de partout. Pour ma part,  j’avais reçu l’ordre de rester en retrait au niveau du PC. Je voyais la Légion monter à l’assaut au pas de course l’arme à la hanche en faisant feu. Un Légionnaire tirait avec une mitrailleuse AA52 tout en courant. Les militaires somaliens disposaient de plusieurs mitrailleuses sur le toit du poste frontière. On m’avait également dit qu’ils disposaient de mortiers. N’ayant jamais vu et entendu en réel tir un mortier, je me disais qu’en entendant le premier coup il fallait attendre un peu pour entendre ensuite l’explosion du projectile. C’est pourquoi, lorsque j’ai entendu ce premier tir j’étais persuadé qu’il allait nous arriver dessus un obus de mortier… C’est quand j’ai entendu le second tir que j’ai compris qu’il s’agissait en fait de tirs des véhicules de nos Légionnaires. »

 

Ronald n’a jamais eu aussi peur de toute sa vie. « Je sentais mes intestins se tordre et heureusement que la veille nous n’avions rien mangé… Lorsque j’ai plongé dans un buisson d’acacia, je n’ai pas senti les nombreuses épines me pénétrer. Six mois plus tard, ces épines me ressortaient encore des bras.

« Lorsque les coups de feu ont cessé, les enfants ayant été libérés, j’ai encore en moi quelques images terribles. J’ai le souvenir d’une petite fille blessée par balle sous l’aisselle, qui ne disait rien, ne pleurait pas, mais dont le regard contenait tous les reproches au monde des adultes. Je revois encore l’adjudant Viard, notre commandant de peloton, que l’on surnommait entre nous «Clarence » du fait d’un strabisme important, qui tenait dans ses bras une fillette morte. La tenue de combat de l’adjudant était ensanglantée. 

A l’époque, j’étais jeune gendarme et cela a été mon baptême du feu avec tout ce que cela implique. La peur viscérale au début, l’odeur de la poudre, la colère, la rage et la haine qui transforment momentanément un homme et peut faire perdre notre humanité. Ce que je peux dire, c’est que nous n’aurions jamais pu sauver autant d’enfants sans le courage et la détermination des gendarmes du Groupe. Aussi bien aujourd’hui qu’hier, je pense qu’ils contribuent grandement à l’honneur à porter cet uniforme. 


Article rédigé par Quentin Michaud

Crédits photos: © gign.org 


Interview d’une figure du GIGN



Alain Pustelnik dirige aujourd’hui la sécurité du groupe Casino. Dans une autre vie, il était gendarme au GIGN. Il  a marqué l’unité par son fort caractère et son allure physique toute aussi imposante. Faisant partie de ceux qui ont donné de leur personne au Groupe sans tirer gloire ni vanité, il a accepté cette interview pour raconter son histoire, partager son vécu, en toute simplicité.

Alain à l’entraînement

Après un service militaire en Gendarmerie et quelques années passées en ELI (PI de la gendarmerie mobile), Alain, dit « Puce », est classé cinquième sur cent aux tests d’entrée du Groupe en 1983. « C’était la totale découverte pour moi, cela me paraissait si inaccessible ». Particulièrement affuté en sport de combat, Alain s’implique très vite dans les formations d’arts martiaux et de boxe pieds/poings au sein de l’unité. Très vite, il a du employer ces techniques de maîtrise à mains nues en intervention. « En juillet 1984, nous sommes une douzaine d’opérationnels à nous rendre sur une prise d’otages à bord d’un avion cargo sur l’aéroport de Marignane. Le GIPN de Marseille était déjà sur les lieux. Le préfet ne savait pas trop à qui donner la main pour résoudre l’affaire. Lorsqu’il a été question de se déguiser en employé civil de l’aéroport, les policiers disaient que les tenues étaient trop petites ou trop grandes. Nous avons dit qu’elles iraient très bien pour nous, le préfet a alors dit « Les gendarmes prennent les tenues, le GIGN prend l’affaire en main ». Nous nous sommes débrouillés avec, j’ai alors réussi à monter à bord de l’appareil en me faisant passer pour un agent de l’aéroport. Le prétexte était qu’il fallait détacher des filets dans la soute pour préparer le décollage de l’avion demandé par le preneur d’otages, un déséquilibré aux motivations floues. Dès que l’occasion s’est présentée, je me suis jeté sur lui pour lui subtiliser son arme et le maîtriser à terre ».
Alain, après l’assaut à Ouvéa en 1988

Son souvenir le plus fort ? « Ouvéa a été la mission la plus dure », confie-t-il. La jungle, la fatigue, les collègues du Groupe pris en otages, l’assaut. Vingt quatre ans après, le souvenir est encore vif. « J’étais binômé lors de l’assaut avec un marin du Commando Hubert. L’environnement équatorial nous a compliqué énormément la tâche. J’étais juste à côté du lieutenant Timothée, jeune officier au Groupe, lorsqu’il a reçu une balle en pleine tête. Après avoir pu entrer dans la grotte, j’ai neutralisé Dianou en lui tirant une balle dans le genou ». Deux mois auparavant, Alain a participé à l’arrestation de Philippe Bidart, chef de l’organisation séparatiste basque. Il se souvient que « nous étions quatre opérationnels à nous relayer pendant un mois autour de la villa dans laquelle il était susceptible de loger. Lorsque nous étions sûrs de sa présence, nous avons mené l’assaut à quatre. Il ne fallait pas se planter ! Après avoir maîtrisé ses complices, nous sommes entrés dans la maison. Mon binôme a réalisé deux tirs de sommation avec un MP5 à visée laser (le GIGN en disposait de quelques exemplaires déjà à l’époque) pour qu’il se rende. Quand nous l’avons menotté et embarqué dans la fourgonnette des gendarmes départementaux, il s’est évanoui. Il était complètement liquéfié par la peur, on était loin de l’image du tueur de policiers et de gendarmes ! » Plus tard, Christian Prouteau a récompensé les quatre auteurs de cette arrestation qui a fait date dans l’histoire du GIGN en leur offrant un brevet en argent massif.


En 1995, il a eu la possibilité de visiter le siège du FBI aux Etats-Unis. « J’ai même pu visiter la Maison-Blanche grâce au photographe du président Bill Clinton qui est venu lui-même me serrer la main lorsqu’on lui a dit que j’étais du GIGN. C’était une visite totalement officieuse mais j’ai été très bien reçu par les américains. Le GIGN vivait à ce moment-là ses heures de gloire après Marignane ». Marignane justement. Au lendemain du début de la prise d’otages à bord de l’airbus, Alain est envoyé sur place en Transall avec l’EPIGN. « Au moment de l’assaut, j’étais chef de groupe de la passerelle avant, je rentre en troisième. Je prends très vite une balle dans la cuisse. Je prends alors position à côté d’Eric Arlecchini (décédé dans un accident de plongée avec Antonio Capoccello en 1996). Puis, une deuxième balle vient me sectionner les tendons du genou droit. Un collègue m’extirpe alors par le toboggan à l’arrière de l’appareil ». Alain a bien sûr vu le film l’Assaut relatant ce fait d’armes inégalé au monde en matière de contre-terrorisme aérien. « La partie intervention dans l’airbus est bien fidèle à la réalité surtout avec les opérationnels actuels qui jouent notre propre rôle ».

 

Remise de la légion d’honneur aux blessés de Marignane par le président de la République François Mitterrand



A cette période, le GIGN était également engagé dans une mission plus discrète aux côtés du COS pendant la guerre de Bosnie. Les gendarmes se relayaient tous les cinq mois à l’Etat-Major du COS à Sarajevo entre 1992 et 1995. Alain Pustelnik y était en 1993. « Notre présence ne devait pas filtrer, nous étions là-bas sous couverture d’appartenance à un détachement de l’ALAT. Notre mission était d’apporter un soutien aux hommes du 1er RPIMa et du 13è RDP à la recherche de renseignements ». Localiser les caches d’armes serbes, les usines transformées en fabrication d’armement, les dispositifs ennemis. Tels étaient leurs objectifs. « Au cours de ma mission, j’ai également participé à une opération d’escorte de militaires croates avec le 1er RPIMA et quelques légionnaires. Nous avons été pris en otages pendant vingt-quatre heures par les serbes. Cela s’est bien terminé. »

 

En dehors du GIGN, Alain a bien sûr quelques autres bons souvenirs avec d’autres unités françaises et étrangères. « Un jour, un entraînement conjoint a été organisé entre le GIGN, le Service Action de Cercottes et la Delta Force américaine. Nous devions sauter en Normandie pour remplir une mission fictive. La veille du saut, les américains sont allés acheter du poulet rôti et d’autres victuailles, nous n’avions quant à nous que des rations de combat. Ils ont sauté avec leurs courses du supermarché. C’est là que l’on s’en rend compte que nos méthodes divergent ! »

Début de l’équipe des chuteurs ops du Groupe avec Alain au milieu

Après quatorze années de service opérationnel, Alain prend la tête de la cellule technique de l’unité pendant trois ans. « C’était un tout autre travail de prospection et de mise au point de nouveaux matériels (gilets pare-balles, chasubles, etc). J’ai notamment participé à la préparation de l’arrivée des chevrolets suburban swatec en 2002 ». Malgré le temps qui passe, Alain garde bien sûr un souvenir particulier de certaines personnalités qui ont marqué le Groupe. « Denis Favier m’a demandé mon sentiment lorsqu’il a été pressenti pour réformer le GIGN en 2007. Je lui ai dit qu’il était la seule personne en mesure de le faire pour sa capacité à fédérer les hommes, pour son sens humain et son sens du commandement. Il est aujourd’hui récompensé à juste titre par les responsabilités qu’il exerce au ministère de l’Intérieur ».



Propos recueillis par : Quentin Michaud et Rémy H.
Article rédigé par Quentin Michaud - Juillet 2012

Crédits photos: © gign.org 


Quand le GSPR était crée par les gendarmes du GIGN



Aujourd’hui, le Groupe de Sécurité de la Présidence de la République (GSPR) s’est vu profondément remanié avec l’investiture du président François Hollande. Composé uniquement de policiers du Service de Protection des Hautes Personnalités (SPHP) sous le mandat de Nicolas Sarkozy, il est désormais formé de quarante policiers et vingt gendarmes, tous issus du GIGN. Avec une femme commissaire, Sophie Hatt, à la tête du GSPR pour la première fois, « cela va changer les mentalités dans un monde à majorité écrasante masculine », confie Henri. « Pour le GIGN, c’est un retour de la confiance du pouvoir politique en une vieille institution qu’est la gendarmerie nationale, ajoute-t-il. C’est une reconnaissance à juste titre de ce que le GIGN a mis en place il y a des dizaines d’années ». C’est effectivement en 1981, au lendemain de l’élection de François Mitterrand, que la décision est prise de créer le GSPR avec l’expertise du GIGN en protection.


Avant d’être gendarme, Henri était marin. En 1969, il intègre les Commandos Marine, les mythiques bérets verts. « J’ai passé mon Brevet Elémentaire au cours Fournier, puis, après le stage commando, j’ai eu la chance d’intégrer Jaubert ». Il voulait être officier-marinier. Pour cela, il fallait embarquer. « J’ai obtenu l’affectation sur le Victor Schœlcher pour suivre la campagne d’application 71-72 avec la Jeanne d’Arc. Ensuite, je suis retourné à l’école des fusiliers marins pour suivre le CFOM 98 pour sortir quartier maître du Cadre Spécial et être second maître quelques mois plus tard ». Après avoir embarqué sur le croiseur Colbert jusqu’en 1975, Henri a appris la naissance du GIGN. La gendarmerie ne lui était pas étrangère puisqu’un de ses oncles avait été fusilier marin puis gendarme mobile.
Henri Petry se voit remettre son insigne par le capitaine Prouteau en 1979

 

Après avoir demandé et obtenu son changement d’arme, Henri Petry est muté à Satory à l’escadron 4/1 de Gendarmerie Mobile. « J’ai eu la chance de participer à l’un des premiers stages des « équipes commandos régionales d’intervention » avec Jean-Michel Pignon. Ce stage était organisé par le lieutenant Prouteau qui créait le GIGN ». En 1978, il passe avec succès les tests pour intégrer le GIGN.Très vite, il va se trouver un autre intérêt pour la protection. Alors que François Mitterrand devient président de la République en 1981, le Service Action de la DGSE est d’abord mobilisé pour assurer sa sécurité. D’importantes failles dans la protection du chef de l’Etat sont mises au jour, « Christian Prouteau pourrait en parler plus précisément mais de ce que je sais, c’est qu’une certaine routine s’était mise en place par des jeunes policiers de l’époque. Le président mangeait, la sécurité mangeait. Le président dormait, la sécurité dormait. Bien que quelque peu exagéré, c’était l’idée ». D’autres anciens profitaient de cette place à leur seul profit et ne voulaient pas de concurrence même au sein de leur corporation. A cette époque, le GIGN était une jeune unité mais elle disposait déjà d’une expérience et de plusieurs succès en mission en France comme à l’étranger.
Visite officielle du président en Togo en France en 1985 (Henri est à gauche) 

« Le GIGN a toujours su s’adapter et se remettre en question. De plus, le GIGN a été progressivement le formateur de beaucoup d’unités étrangères et on apprend aussi de ses stagiaires ». Dès 1982, Henri Petry est appelé par Christian Prouteau, missionné par le président de la République, pour créer le GSPR. « Un des anciens du Groupe avait proposé à Christian Prouteau que je participe à cette aventure. Je n’ai évidemment pas refusé. Nous étions quatre pressentis pour cette mission. A cette époque, Christian Prouteau était appelé à l’Elysée, le GIGN venait d’emménager à Satory dans la nouvelle caserne. Il y avait beaucoup de changements en peu de temps ».
Le président de la République François Mitterrand en visite à Avallon (Henri est à droite)

 

Il y a donc eu un grand recrutement pour créer le GSPR et renforcer le GIGN. Concernant le GSPR, une trentaine de stagiaires ont été retenus par le capitaine Alain Lecaro qui prenait le commandement de cette nouvelle unité. Affecté au GSPR en 1984, Henri se souvient qu’il a été instructeur lors des quatre premiers stages de recrutement.Au quotidien, il se trouve affecté au plus près de la protection de François Mitterrand. « Mais, il y a eu peu de moments intimes avec le président. Quelques échanges, provoqués par lui, m’ont confirmé qu’il connaissait parfaitement le personnel de sa protection. En effet, j’ai une maison dans le sud Vienne et il m’en avait parlé. Il connaissait bien la Charente et Civray, la ville la plus proche où j’avais cette maison ».Et lorsque l’on lui demande comment il a appris l’existence de Mazarine, il répond que « c’était, dès le départ, une des missions qu’il fallait assurer. Certains gendarmes avaient été recrutés spécialement pour elle ».
Henri a du aussi sillonner le globe sous toutes ses latitudes. Avant que le président de la République n’effectue une visite officielle dans un pays étranger, plusieurs membres du GSPR réalisent une reconnaissance pour reconnaître les lieux et les éventuels problèmes de sécurité qu’ils peuvent poser. « Mon premier précurseur long a été à Katmandou, au Népal, en 1983. Cela nous a demandé trois semaines de préparation, de reconnaissances et de rencontre avec les services de sécurité locaux pour un voyage officiel d’une journée et demie. Il fallait reconnaître l’hôtel, les cortèges, les itinéraires, récupérer les précurseurs longs et courts pour répéter avec chacun le programme avant d’attendre l’arrivée du président dans le pays. Pour une première, c’était très prenant ».En 1985, le président François Mitterrand devait se rendre à Londres pour rencontrer Margaret Thatcher. « Personne ne voulait y aller, mais j’allais personnellement en terrain connu puisque ma belle famille y réside. Je me suis rendu seul au 10, Downing Street où j’ai été accueilli par les Special Branch et par un policier de la protection diplomatique avec qui j’ai lié des liens d’amitié. Plus tard, lors d’un autre voyage officiel sur Londres, cela nous a grandement facilité les choses », confie Henri.Et lorsqu’on le questionne sur les liens avec les policiers (Voyages Officiels puis SPHP), Henri répond avec franchise : « C’est avant tout une question d’individus. Pour ma part, mes rapports ont toujours été cordiaux avec les policiers. Je suis toujours en contact avec certains d’entre eux. Je sais que l’étiquette « GIGN » y a été pour beaucoup ».
Dans les années 1980, la technologie n’était pas aussi performante et généralisée qu’aujourd’hui dans les missions de protection. « C’est désormais beaucoup plus facile. Les téléphones portables passent presque partout et ne pèsent que quelques centaines de grammes alors que le « 8 Watts » d’alors faisait son poids. Le GPS, l’informatique et toute cette technologie ne doivent pas nous faire oublier qu’il faut pouvoir s’en passer, si nécessaire. C’est notre adaptation à utiliser le système D qui nous a toujours permis de faire face aux imprévus ». Cependant, dès cette époque, une mallette avec un HK à l’intérieur, une valisette noire dépliable en trois parties et autres gadgets faits maison entrent progressivement en dotation au sein du « GSP ».
 Entraînement parachutiste avec le 13è RDP à Dieuze

 François Mitterrand recevait les hommes du GSPR avec leurs épouses, un moment rare pour un président.
François Mitterrand au Conseil Constitutionnel

Depuis son retour à la vie civile, Henri a fondé la société TRES Security qui est « la continuité d’HP Formation créée de 1994 à 2004. C’est un centre privé de formation militaire et sécurité. J’ai voulu faire officiellement ce que d’autres font plus ou moins cachés. Pour le moment, nous sommes axés sur la Protection Privée de Personnes. J’ai simplement adapté au privé ce que nous savions faire en officiel ». TRES Security se situe dans une vieille caserne au nord de Bellac dans le Limousin. « Elle appartient à mon partenaire dans la société ».


 

Aujourd’hui, en France, la protection des patrons des grandes entreprises, telles que celles du CAC40, est quasi-nulle en comparaison à ce qui se passe dans les pays anglo-saxons. Henri est sensible à ce débat car « le problème vient de nous même. En effet, il est pratiquement impossible de fédérer. Il y aura toujours quelqu’un pour essayer de se distinguer au détriment de la communauté ». Il ajoute même « qu’au niveau des formations en protection rapprochée, certains centres mènent des stages plus apparentés à des techniques de « terroristes » qu’à de la protection rapprochée et il est impossible de connaître le passé des formateurs ».

Il existe six ou sept titres professionnels en France. Au Royaume Uni, que le stage se soit passé en Irlande, en Ecosse ou au Pays de Galles, la même formation est reconnue par la Security Industry Authority. « Mettez-vous à la place d’un candidat qui cherche un stage ou d’un patron d’entreprise, comment  voulez-vous qu’ils s’y retrouvent chez nous. Concernant les grands patrons, je pense que les assurances ne jouent pas le jeu. En effet, qu’arriverait-il à l’entreprise si son patron était pris en otage ou abattu ? C’est vrai que les évènements tels que l’enlèvement du baron Empain et les assassinats de Georges Besse ou du  général Audran nous paraissaient lointains. C’est dommage car les français ont la mémoire courte. De plus, en France, nous sommes plutôt curatif que préventif. J’espère que le conseil national des activités de sécurité privée (CNAPS) va amener des changements constructifs ».



Article rédigé par Quentin Michaud - Juin 2012

Crédits photos: © gign.org 


La cellule négociation du GIGN



La cellule négociation du GIGN

La cellule négociation du GIGN a été créée en 1991. Même si le Groupe a toujours repoussé l’usage des armes dans la résolution d’une situation de crise, l’apparition d’une spécialité de négociateur fait prendre une dimension encore plus importante au poids des mots pour raisonner un homme ou une femme dans une position de grave désespoir. Bernard Thellier, ancien gendarme au GIGN, a accepté de nous aider à mieux comprendre cet engagement où l’humain a plus que jamais sa place.


Pour Bernard, comme pour beaucoup, le service militaire a été un vrai déclic. « Ca a été pour moi le début de ma vie. J’ai appris à serrer les dents. En 1991, je me suis retrouvé à Melun en gendarmerie. Je connaissais déjà un peu la maison puisque mon père était gendarme. Puis, j’ai décidé de faire le peloton de gradé finissant troisième au niveau national ce qui m’a permis de choisir la brigade de Péronne. C’est à ce moment-là que j’ai préparé les tests de sous-officier de gendarmerie, mon père m’a dit que pour un sportif et un caractère bienveillant comme le mien le GIGN serait une unité qui pourrait me convenir. J’en avais entendu parler mais je me disais que cela devait être inaccessible, car pour moi ces personnes devaient être des machines, le peu de fois que je les voyais à la télévision ils n’avaient pas une apparence humaine, ils étaient casqués, cagoulés, impressionnants, ils ne reculaient jamais, ils avaient l’air presque immortels.

Mais, très vite, Bernard apprend à mieux connaître cette unité. « En école de gendarmerie, un instructeur qui préparait les tests au GIGN, Yannick P., m’a conseillé d’être affecté en escadron de gendarmerie mobile à Satory pour mieux les côtoyer. Chose faite, je les voyais descendre en rappel lorsque j’étais dans la cour de l’escadron, c’était un rêve à atteindre pour moi. Il y a eu des années pendant lesquelles il n’y a pas eu de tests au GIGN, les effectifs étaient suffisants. En 1997, j’ai pu me présenter et les tests se sont très bien déroulés pour moi. Une fois breveté, j’ai intégré une section opérationnelle ». Et lorsqu’on lui demande s’il avait la fibre de négociateur dès ce moment, il ajoute : « Je connaissais cette spécialité mais je voulais avant tout de l’action. En 1998, la négociation n’était pas aussi développée qu’aujourd’hui. Et puis, je recherchais avant tout cette adrénaline que l’on retrouve lors des deux à trois secondes d’assaut sur un forcené ou une prise d’otages ».


Bernard, (devant) à l’entrainement

Sur son premier forcené qui avait déjà tué quatre personnes, Bernard voit travailler Félix, le négociateur du Groupe envoyé avec sa section opérationnelle. « Il parvient à faire sortir le forcené de chez lui, je lui saute dessus pour le maîtriser. Une seconde d’action pour moi mais huit heures de travail intense pour le négociateur, c’est là que j’ai pris conscience que la « négo » m’attirait par cette sensibilité particulière dont il faut faire preuve ».

Après s’être fait la main pendant trois ans en intervention, Bernard peut commencer la formation de négociateur avec l’accord de la cellule négociation et des officiers de l’unité. « Pendant cette formation très enrichissante, un  négociateur expérimenté de l’unité accompagné de différents intervenants civils dont un psychiatre et un spécialiste de la communication, Jean-Pierre Veyrat, directeur de la société Negorisk, nous ont formés à la négociation conflictuelle et à l’évaluation des profils psychologiques ». Le GIGN entretient également d’excellentes relations de longue date avec les négociateurs du FBI qui sont reçus à Satory. « Une fois la qualification à la négociation de crise de premier niveau (QNC1) acquise, notre objectif est de la mettre très vite en pratique pour s’habituer à être confronté à des cas à chaque fois différents. Les personnalités ne sont jamais les mêmes. Nous n’abordons, par exemple, pas de la même manière un médecin et un agriculteur. Chaque cas est particulier, il faut en avoir conscience. En face de nous, nous avons des Hommes, dotés d’une intelligence, avec des mentalités différentes, un passé différent, une éducation différente et il faut faire extrêmement attention à chaque fois de bien comprendre chaque individu. Nous sommes tous uniques avec des réactions qui peuvent être totalement différentes d’une personne à l’autre ».

L’expérience ne s’acquiert cependant que sur le terrain. En mission, deux négociateurs du GIGN sont systématiquement mobilisés. « Le numéro un établit et entretient le contact avec le forcené. Le numéro deux l’assiste et le conseille, il subit moins de pression que son collègue qui peut passer à côté de certains éléments importants lors de la négociation. Il doit être en mesure de le remplacer car cela peut arriver que nous sentons que le numéro un ne parvient pas à créer une relation de confiance avec le forcené pour des raisons qui nous échappent parfois. » C’est aussi sur le terrain que le négociateur mesure l’importance de la communication non verbale. « L’intonation, les silences, les différences de ton sont autant d’indices pour nous pour mieux connaître l’état psychologique de la personne en face ». Un bon négociateur est résolument quelqu’un qui est à l’écoute, qui sait laisser parler celui ou celle qui est à bout en face de lui. « Ce sont des choses que l’on ne retrouve plus dans la société actuelle et nous sommes formés dès le début à arrêter de parler pour pouvoir écouter. Il vaut mieux laisser l’autre s’exprimer pour qu’il sorte son mal être, pour qu’il nous donne sa version. C’est frustrant quelque part de vouloir trop mettre en pratique la théorie mais c’est essentiel pour nous afin de recueillir un maximum d’informations ».


Bernard et ses collègues du Groupe en protection de la visite du pape Jean-Paul II en France en 2004

Aujourd’hui, 90% des missions sont résolues grâce à la négociation. Mais les négociateurs tiennent à rester humbles face à ces réguliers succès en opération car chaque négociation amène à chaque fois son lot de surprises. « Nous nous devons de conserver à notre manière les valeurs chères au GIGN que sont la modestie, la discrétion et le respect de la vie », confie Bernard.

Bernard se souvient très bien de son baptême du feu de négociateur, une mission intense dont il a tiré beaucoup d’enseignements. « Nous sommes engagés à la frontière suisse sur un forcené qui a tué plusieurs personnes. Je suis numéro deux. Dès le départ, l’individu se trouve dans une phase passionnelle, c’est-à-dire que la personne est extrêmement agitée et présente un comportement agressif, colérique. Nous devons alors faire preuve d’empathie pour écouter ses émotions. Puis, nous entrons dans une phase d’entendement permettant de nouer le contact et qui précède généralement la phase de raison aboutissant à la résignation de l’individu ». Dans le cas de ce forcené, rien ne va se passer comme prévu. « Après plusieurs tentatives téléphoniques infructueuses, Jérôme, le numéro un, décide de l’appeler aux abords de la maison à la voix. Le type surgit subitement à une fenêtre et brandit un téléphone, le négociateur l’appelle aussitôt sur ce téléphone. Le forcené lui dit : « arrêtez de crier comme ça, vous allez ameuter les voisins ! ». Les voisins étaient bien sûr évacués depuis plusieurs heures, nous étions au total 200 gendarmes. Le type était vraiment dans une démence incroyable. Néanmoins, au bout d’un certain temps, mon collègue sent qu’il n’accroche pas avec le forcené, on décide donc de changer de négociateur, je passe numéro un. Après un temps de préparation, je prends la parole.  Au bout de sept ou huit heures de négociation, j’arrive enfin à lui faire accepter de jeter son fusil devant sa maison. Face à cette opportunité, la colonne d’assaut prépositionnée reçoit le top action mais le type fait demi-tour au même moment. Le groupe s’engouffre à son tour dans la maison pour l’arrêter. Un long silence, suivit d’un cri de haine et de désespoir. « Je veux parler au médiateur immédiatement ! ». Je me précipite dans la maison, car j’ai le sentiment qu’il se passe quelque chose d’anormal, j’entre et là je vois tous les ops autour du type qui braque sous son menton un pistolet qu’il avait gardé dans son dos ! C’est à ce moment précis que je comprends qu’en réalité ce n’est pas fini mais que tout commence. Heureusement que Félix qui est négociateur lui aussi était le premier dans l’équipe d’assaut (un négociateur peut prendre place lors d’une intervention, ndlr) car il a aussitôt stoppé la colonne. Le forcené crie alors tout en me regardant avec des yeux rouges, injectés de sang, de rancune et de tristesse : « Tu as cinq secondes pour faire sortir tout le monde ou je me fais sauter la tête ! Cinq, quatre, trois… ». Je demande à tout le monde de sortir. Mais il me dit quelques secondes après : « Je sais qu’ils sont encore là… ». L’équipe d’assaut était le long d’un mur dans l’entrée de la maison, mais il les voyait grâce au reflet d’un cadre ! Ils sortent alors tous de la maison, je lui demande quand même de promettre qu’il ne me fera pas de mal ce qu’il répond par : «  Mais oui, je ne veux faire de mal à personne de toute façon ! ». Bernard et Jérôme se retrouvent seuls avec le forcené. « Comme nous l’apprenons dans la théorie, je dois absolument me synchroniser à nouveau avec l’individu. Lorsqu’il s’assoit, je m’assoie. Lorsqu’il croise les jambes, je croise les jambes. Lorsqu’il se sert un verre de vin, je me sers aussi un verre de vin. Il se met à manger des cacahouètes sur la table, je fais pareil.  Ceci est primordial car nous communiquons verbalement mais également de conscient à conscient et d’inconscient à inconscient avec l’individu en face de nous. C’est très important pour mieux prendre l’ascendant psychologique sur la personne ».

« Nous parlons de tout et de rien pendant plusieurs heures, mais je vois qu’il ne lâche à aucun moment son arme. Au bout d’un moment, je suis réellement synchronisé avec lui et c’est l’effet inverse qui se produit. Quand je bois, il boit, quand je décroise les jambes, il fait de même, je me dis qu’en me levant il va faire pareil. Et si je décide de sortir de la maison, il m’accompagnera. Ce que je fais mais mon pull se lève en même temps faisant apparaître mon glock dans mon dos. Il ne peut absolument pas le voir car il se trouve en face de moi. Instinctivement, je m’époussète lui faisant croire que j’ai des miettes de cacahouètes sur mon pull ce qui me permet de replacer mon pull pour cacher mon pistolet. Il n’a pas vu mon glock mais il a remarqué sur mon visage que quelque chose n’allait pas. Il dirige son pistolet vers moi et m’ordonne de me tourner. Je soulève mon pull pour lui montrer mon arme. Il entre dans une colère incroyable « Je vais te buter ! T’es un flic ! ». Pendant de longues minutes, il me hurle dessus en me menaçant. Je joue alors la carte de la peur et je lui dis que ce n’est pas vrai, que je ne suis pas flic. Je lui dis qu’il avait promis de ne pas me faire de mal, il me répond « Ben c’est vrai ! ». « Pourquoi vous me braquez alors ? ». Et là, il replace aussitôt son pistolet sous sa gorge ! J’étais complètement scotché. Jérôme, qui a plus d’expérience que moi, prend à cet instant la parole : « Je ne me sens pas bien, je peux avoir un verre d’eau s’il vous plaît ». Et le type lui remplit un verre d’eau ! On en profite pour ouvrir la porte et faire entrer l’équipe d’assaut. Au moment où l’individu se retourne, la colonne saute sur l’occasion pour lui bondir dessus ». Bernard comprend bien par cette expérience que la négociation demande une implication totale au cours de laquelle il ne faut jamais se relâcher.


Par la suite, Bernard a pu passer la qualification de négociation de crise de deuxième niveau (QNC2). Et les missions toutes aussi complexes s’enchaînent. Dans la nuit du samedi 4 décembre 2004, le GIGN est appelé pour un forcené au 8è régiment du matériel de Mourmelon. Il s’agit d’un adjudant artificier ne supportant sa mise à la retraite d’office. La mission se révèle être une première pour l’unité puisque le militaire s’est retranché dans un bunker de stockage dans lequel sont entreposés soixante quatre tonnes d’explosifs. Il a installé des détecteurs sensoriels sur la porte et des détecteurs de fumée sur la bouche d’aération de l’entrepôt fortifié. « Ses collègues artificiers nous expliquent que s’il fait tout péter cela créera un cratère de quarante mètres de diamètre, de quinze mètres de profondeur et une déflagration mortelle jusqu’à cinq kilomètres de distance. On fait immédiatement évacuer tous les villages alentours. Pour nous aider à dresser son profil psychologique, nous faisons affréter un falcon pour faire venir sa famille de Bretagne. Ses amis et son entourage nous ont beaucoup appris sur lui. Nous nous sommes  rendu compte qu’il avait fermé tous ses comptes, qu’il avait vendu sa maison et qu’il avait transféré l’argent à sa famille. Cela signifie clairement que son acte est prémédité et qu’il a l’intention d’en finir. J’explique à tout le monde que pour moi il s’agit donc de quelqu’un de déterminé qui ira jusqu’au bout.  Nous estimons qu’il s’agit de quelqu’un de déterminé avec un fort risque de passage à l’acte. Je consulte mon collègue, Mike négociateur numéro deux, et je lui confie que je le sens mal. On décide spontanément d’appeler chacun nos familles, nous craignions vraiment que cela puisse mal finir. Pour ma part, je dis simplement à ma femme et à mes enfants que je les aime avant de leur dire « à ce soir ». Je parviens à établir un contact avec l’adjudant retranché, après avoir bien préparé ma prise de contact. Il me confie que sa hiérarchie lui met des bâtons dans les roues depuis des années. On réussit à échanger sur ses problèmes d’arrêts maladie à répétition et sur les conflits avec sa hiérarchie. Puis, il me dit qu’il souhaite que son dossier militaire soit confié à son avocat. Conformément à sa demande, je lui ai promis que son dossier disciplinaire sera dessaisi de l’armée pour être examiné par une juridiction civile. Je lui dis pendant nos pourparlers que « j’ai l’impression que l’on m’a caché quelque chose et je vais demander des comptes ». Il me répond que « cela fait des années que j’essaie sans succès de vous faire comprendre ma situation ».Après plusieurs heures de négociation, je sens qu’un climat de confiance est nettement établi entre moi et le forcené. Enfin, il souhaite parler à son avocat et il nous fait comprendre qu’il sortirait peut-être à l’issue. Il a donc été mis en liaison radio, c’était d’autant plus fastidieux pour nous qu’il demandait systématiquement à son avocat de tout vérifier sur ce qu’on lui disait. Il était complètement parano. Je continue à maintenir le contact par la parole avec lui à travers la porte d’entrée du bunker. Je sens une issue positive qui se profile à l’horizon car je dispose d’un lien privilégié avec le forcené. Ce dernier souhaite dormir quelques heures et s’engage à sortir au petit matin. Nous en profitons pour nous reposer également. Le lieutenant-colonel Frédéric Gallois, patron du GIGN, est également présent avec nous depuis les premières heures de la crise pour faire l’interface avec le cabinet du ministre de la Défense.

Il faut avoir à l’esprit que nous étions en plein mois de décembre et qu’il neigeait. Je tiens d’ailleurs à saluer le boulot formidable fait par les tireurs du Groupe qui sont restés des dizaines d’heures planqués dans la neige pour observer le bunker à plusieurs centaines de mètres. Ils étaient ainsi en mesure de réaliser un tir de neutralisation au cas où le forcené pointait le bout de son nez en brandissant la menace d’un détonateur à pression.

Le lundi 6 décembre, à 6h45, nous reprenons le contact et il me dit instinctivement « ok je sors ! ». Je suis surpris et je lui réponds aussitôt « attendez, doucement, je vais vous expliquer comment vous allez sortir ». Je lui précise qu’il y a des gendarmes autour, je ne voulais pas qu’il soit étonné. Les tireurs étaient en place mais de toute façon il ne pouvait évidemment pas les voir. Des opérationnels du Groupe s’habillent aussitôt en gendarmes départementaux pour le maîtriser dès sa sortie. Je lui demande de ne pas porter de veste et de lever les mains en l’air lors de sa sortie. Quelque secondes plus tard, il ouvre la porte et je le découvre en face de moi. C’est un moment particulier car je rencontre enfin la personne avec laquelle je discute depuis trois jours. Je le remets entre les mains de mes collègues qui l’accompagnent vers une fourgonnette de la GD ». Une fois le bunker vérifié par les spécialistes artificiers, Bernard et ses collègues inspectent l’endroit et découvrent un mini-laboratoire chimique pour manipuler des explosifs et un garde-manger ! « Initialement, il n’avait vraiment pas l’intention de se rendre et nous avons compris à quel point nous sommes passés à côté d’une catastrophe. Quelques mois plus tard, nous apprendrons qu’il avait été placé dans un asile, mais je ne suis pas convaincu qu’il y avait sa place car c’était un cri de désespoir qu’il avait l’intention de faire rugir de longue date ».

Autre souvenir très fort en mission pour Bernard. Jeudi 9 mars 2006, un homme prend vingt et un élèves et deux surveillantes en otages dans un lycée de Sablé-sur-Sarthe. Il s’agit d’un ex professeur contractuel qui souhaite parler de ses problèmes professionnels et personnels à François Fillon, élu de la région. Il est armé d’un pistolet, « on découvrira plus tard qu’il pouvait seulement tirer des cartouches » se souvient Bernard. Trois heures plus tard, une quarantaine d’opérationnels du GIGN arrivent sur place par hélicoptère. « Des tireurs sont tout de suite placés en face du bâtiment dans lequel est situé la salle de classe car les grandes baies vitrées offrent un cadre panoramique pour nous informer sur la situation ». Bernard passe comme numéro un sur cette négociation, le chef de la cellule négociation de l’unité a également fait le déplacement. « Parmi les personnels de l’établissement avec lesquels nous discutons pour dresser un profil psychologique du preneur d’otages, une conseillère principale d’éducation le connaît particulièrement bien. Nous sentons que le preneur d’otages peut être sensible à l’écoute de cette personne. Nous décidons alors de lancer la négociation par son intermédiaire et cela va être un succès. Le déclic a été sensible chez le preneur d’otages, nous nous rendons compte du lien affectif énorme qu’il ressent pour cette femme. Progressivement, nous demandons à la femme de lui proposer de libérer des otages ce qu’il accepte de faire immédiatement ! C’est un excellent signe pour nous ».

Le preneur d’otages finit par libérer tous les otages, les surveillantes en dernier, au bout de six heures de dialogue par le biais de cette femme. Le preneur d’otages devient forcené. « La conseillère pédagogique est alors en mesure de lui parler directement près de la porte d’entrée de la classe dans laquelle il se trouve, sous notre protection totale bien sûr. Sur nos conseils, elle lui dit : « J’ai envie de te parler, maintenant pose ton arme et viens ». L’individu s’exécute aussitôt ce qui permet aux gendarmes du GIGN de le maîtriser en douceur. La rapidité de la résolution de cette prise d’otages par la négociation est un cas rare qui a permis, une fois n’est pas coutume, de démontrer l’importance des mots toujours privilégiés lors d’un engagement du GIGN dans une crise de ce type.

Bernard a pu se rendre compte au cours de sa carrière de l’importance du facteur humain pour résoudre une crise.  « Je suis persuadé qu’une femme ferait l’affaire en négociation mais pas en intervention. J’ai vu une femme se présenter une fois aux tests du GIGN, elle a été dépassée dès la marche commando. De plus, inconsciemment, je pense que les hommes auraient tendance à protéger la femme qui prend part avec eux à la colonne d’assaut ce qui peut remettre en cause le bon déroulement d’un assaut. Quoiqu’il en soit, elles sont très utiles aujourd’hui pour les filatures, par exemple » .

Avec les autres unités françaises, Bernard a notamment bénéficié d’un stage de formation à la DGSE. « Etant donné que nous sommes amenés à intervenir à l’étranger, ils nous ont expliqué comment se méfier. Ils nous ont détaillé comment un service étranger peut nous tamponner, c’est-à-dire chercher à nous manipuler pour obtenir des informations sensibles. C’était très intéressant ».


Reportage sur la formation des négociateurs régionaux de la Gendarmerie (à partir de 9′35)

Désormais, des femmes composent les effectifs des négociateurs régionaux formés par la cellule négociation du GIGN. Ils sont environ deux cent cinquante gendarmes répartis sur le territoire national, deux négociateurs par région en alerte, prêts à se rendre rapidement sur un cas de forcené voire de prise d’otages pour dresser un premier bilan et établir un premier contact si nécessaire, toujours en liaison avec les négociateurs du GIGN. Si la gravité de la situation l’exige, le GIGN est alors saisi de l’affaire et les négociateurs prennent la main sur les négociateurs régionaux. Le gain de temps est énorme pour le GIGN qui n’a plus qu’à s’engager pleinement dans la résolution de la crise.

Aujourd’hui, la cellule négociation du GIGN est composée de 17 personnels. Dirigée par un commandant chef de section opérationnelle au sein de la Force Intervention (FI), il coordonne la négociation et assure le suivi de la stratégie de négociation mise en œuvre par le GIGN. Il est épaulé par un chef de cellule, ancien chef adjoint de section ayant suivi le cursus de négociateur et coordinateur et qui a en charge le recrutement, la formation des négociateurs de l’unité, des négociateurs régionaux ainsi que des formations à l’étranger. Deux négociateurs sont également affectés en permanence au sein de la cellule négociation pour assurer les fonctions de négociateurs et coordinateurs. Un secrétaire la compose également afin d’apporter une aide logistique aux négociateurs y compris en mission. Enfin, douze négociateurs (huit négociateurs de crise et quatre négociateurs assistants) sont répartis au sein des quatre sections opérationnelles de la FI.

La formation s’articule à présent autour d’un premier degré composé d’un premier niveau (négociateur assistant) et d’un deuxième niveau (négociateur de crise) s’étalant chacun sur quinze jours. Un deuxième degré est accessible pour passer un premier niveau de coordinateur (une semaine de formation réservée aux permanents de la cellule ou aux négociateurs occupant des fonctions de commandement au sein des sections) ainsi qu’un deuxième niveau d’expert réservé aux permanents de la cellule et à l’officier négociateur et uniquement attribué après la rédaction d’un mémoire.



Avant de le quitter, Bernard tient à nous souligner que « le GIGN m’a tout appris. Nous faisons 80 à 90 heures par semaine, c’est pour nous un boulot comme un autre dans lequel nous sommes engagés à fond ». Aujourd’hui, il l’est encore à vivre de sa passion pour la négociation car, depuis qu’il a quitté le GIGN en 2007, Bernard donne des cours en négociation et psychologie comportementale à l’université d’Assas. Il met également son savoir-faire unique en matière de gestion de crise et des risques au service des entreprises. Il intervient dans les plus grands groupes français afin de sensibiliser les managers à la négociation commerciale. « Une mission est même pour eux beaucoup plus parlante que de la théorie, les gens peuvent identifier ce que j’ai vécu au quotidien, nous faisons un parallèle avec certaines situations tendues qu’ils peuvent rencontrer dans leurs activités civiles. C’est enrichissant à la fois pour eux et pour moi ».

Visiter le site de Bernard Thellier : www.precognition.fr


Article rédigé par Quentin Michaud
Avril 2012
Remerciements : Cellule Communication du GIGN
Cellule Négociation du GIGN

Crédits photos: © gign.org